"La lutte contre le narcotrafic doit avoir un sens, aujourd'hui, plus qu'hier, je dois parler", déclare Amine Kessaci, appelant à la mobilisation après la mort de son frère Mehdi

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Article rédigé par France 2 - Édité par l'agence 6Medias
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Amine Kessaci était l’invité du journal de 20 h ce mercredi 19 novembre. À 22 ans, ce militant écologiste marseillais lutte depuis plusieurs années contre le narcotrafic à Marseille. Il est venu témoigner après l’assassinat de son petit frère Mehdi, 20 ans, le 13 novembre, et rappeler l’urgence d’une mobilisation citoyenne face à la violence qui frappe les quartiers populaires.

Ce texte correspond à une partie de la retranscription de l'interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder en intégralité.


Léa Salamé : Le 18 novembre, vous avez enterré votre frère Mehdi, assassiné en plein jour jeudi dernier à Marseille par deux hommes à moto qui ont pris la fuite. Mehdi avait 20 ans ; il souhaitait devenir policier, gardien de la paix précisément. Et vous êtes doublement endeuillé : votre grand frère Brahim a lui aussi été assassiné en décembre 2020. Vous écrivez le 19 novembre, dans une tribune publiée par Le Monde : "Malgré la douleur qui m’éparpille, je ne me terrerai pas. Je dirai et je répéterai que Mehdi, mon frère, est mort pour rien" Pourquoi est‑il important pour vous d’être ici ce soir, de prendre la parole et de témoigner ?

Amine Kessaci : Il est essentiel pour moi de m’exprimer pour plusieurs raisons. La première, c’est ma mère : elle a déjà perdu un enfant, elle a déjà traversé cette épreuve, elle a déjà enterré un fils… Et aujourd’hui, elle en enterre un second. Hier, nous avons enterré mon petit frère, qui avait 20 ans. Comme vous l’avez rappelé, il n’avait absolument aucun lien avec le narcotrafic ; il n’avait rien à voir non plus avec le combat que je mène.
La seconde raison, c’est que, si je veux continuer à vivre et si la lutte contre le narcotrafic doit avoir un sens, alors plus que jamais, je dois parler.


Vous avez tout juste 22 ans, c’est très jeune pour vivre ce que vous traversez. Vous êtes militant écologiste, engagé depuis longtemps dans la lutte contre le narcotrafic à Marseille. Le ministre de l’Intérieur a parlé d’un "point de bascule" après ce qui est arrivé à votre frère. Il évoque un crime d’intimidation. Est‑ce que ce terme vous paraît juste ? Était‑ce vous la cible ? A‑t‑on voulu vous faire peur en tuant votre frère ?

Le message est clair : mon petit frère n’avait rien à voir avec le narcotrafic. Il n’était connu ni des services de police ni de la justice. Sa seule « faute », c’est d’être mon petit frère. La culpabilité que je ressens est immense.
Et surtout, je veux le dire très nettement : il ne s’agit pas d’un crime d’avertissement. Un avertissement, on peut y répondre, on peut agir. Là, le sang a coulé. J’ai enterré mon frère hier. Ce n’est pas un avertissement : c’est un crime. Un crime politique, un crime de lâches, qui ont assassiné un jeune innocent.

Depuis trois mois, vous vivez sous protection. La police vous a demandé de fermer les locaux de votre association et de quitter Marseille. Que vous ont‑ils dit lorsqu’ils vous ont appelés en août pour vous demander de partir parce que vous étiez trop menacé ?

Je n’ai pas plus d’informations aujourd’hui que je n’en avais au départ. La seule chose que l’on m’a dite, c’est que je devais partir, quitter Marseille, m’éloigner des miens, réduire voire suspendre mon activité associative. Rien de plus.
J’ai pourtant posé des questions : fallait‑il mettre ma famille en sécurité ? Devions‑nous déménager ? Qui était visé ? Avec certains éléments, j’aurais peut‑être agi autrement, appréhendé différemment la situation.
Je ne suis pas là pour accuser qui que ce soit. Je suis là pour faire entendre ma voix, celle des familles de victimes, celle de ceux qui connaissent cette douleur. Je veux leur dire : levons‑nous, battons‑nous. Il faut que des dizaines de milliers de personnes se mobilisent. Ce samedi, une mobilisation est organisée à 15 heures, sur le rond‑point où mon frère a été assassiné. Nous devons être des milliers. Si nous voulons protéger celles et ceux qui se lèvent, si nous voulons me protéger, alors il faut être nombreux. On ne pourra pas faire taire un peuple entier, on ne pourra pas tuer une nation.

Vous le savez, les gens ont peur à Marseille. Nos journalistes le constatent : un climat de psychose s’est installé depuis l’assassinat de votre frère, notamment dans les milieux associatifs où l’on craint de parler, surtout à visage découvert. Vous le voyez, vous le ressentez ?

Bien sûr que je le ressens. Qui pourrait ne pas le ressentir ? Quelle mère peut être sereine aujourd’hui, en se disant que son fils risque sa vie simplement en allant étudier ? Mon frère revenait de l’école lorsqu’il a été tué.
Aujourd’hui, on peut risquer sa vie parce qu’on est le frère d’un militant. Et le message que je veux transmettre est simple : plus nous serons nombreux à porter cette voix, moins nous aurons peur. Nous sommes quelques centaines aujourd’hui. Mobilisons‑nous davantage : c’est ainsi que nous protégerons tout le monde. Ma mère me répète souvent et elle me l’a encore dit avant que je vienne ici : "Amine, regarde‑moi. Je suis là, je suis debout."
C’est ce que je veux dire aux Marseillaises et aux Marseillais : je suis là, je suis debout. Mobilisons‑nous. Venez ce samedi rendre hommage à mon petit frère, qui était innocent.

Vos parents, qui ont enterré deux fils, vous soutiennent dans ce combat ?


J’ai engagé ce combat pour une raison essentielle : expliquer dans quoi mon grand frère Brahim était tombé, expliquer la vie que nous menons dans les quartiers populaires. Expliquer qu’on ne peut pas lutter contre le narcotrafic sans mettre les moyens nécessaires. J’en ai assez des discours. Maintenant, il faut des actes. Et il faut justice pour mon petit frère. On parle de retour de la police de proximité ; très bien. Mais il faut aussi parler des moyens donnés à la police, aux enquêteurs, aux enquêtrices, en qui j’ai une grande confiance.
Je leur lance un appel : mobilisez‑vous, arrêtez ces personnes. Car à travers mon frère, c’est la nation entière que l’on a voulu atteindre.


Ce texte correspond à une partie de la retranscription de l'interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder en intégralité.