Venezuela : "Donald Trump a créé une sorte d'inconnu", estime Jean-Michel Blanquer
Lundi 5 janvier, Jean-Michel Blanquer, ex-ministre de l'Éducation, était l'invité de "Tout est politique" sur franceinfo. Celui qui a également été président de l'Institut des Amériques a apporté son expertise sur la situation au Venezuela, après l'arrestation du président Nicolas Maduro par les États-Unis.
Ce texte correspond à une partie de la retranscription du reportage ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.
Sonia Chironi : Vous avez été le président de l'Institut des Amériques. Vous connaissez très bien cette région du monde en particulier. Comment qualifieriez-vous cette opération d'arrestation de Nicolas Maduro par les forces spéciales américaines : audacieuse, risquée, folle ?
Jean-Michel Blanquer : Audacieuse sans aucun doute. D'un point de vue strictement militaire, elle a été techniquement réussie, même si, contrairement à ce qui était dit au début, il y a évidemment des pertes humaines très importantes côté vénézuélien. Ce n'est pas une opération neutre en termes de vies humaines. Les chiffres que l'on avance maintenant, c'est 40 à 50 personnes qui seraient mortes. Il y a eu des bombardements aussi. Il y a eu beaucoup de panique à Caracas du fait de cela. C'est chirurgicalement réussi au sens où il n'y a pas de perte de soldats américains, donc d'un point de vue américain, on peut le dire, néanmoins, ce n'est pas une opération sans dégâts. Ça, c'est la dimension factuelle des choses. Après, c'est quelque chose qui s'inscrit dans une logique de reconquête d'influence des États-Unis en Amérique latine, laquelle avait beaucoup baissé depuis plusieurs décennies. Maintenant, ça fait vingt ou trente ans que les États-Unis n'ont pas la même puissance qu'auparavant. D'ailleurs, l'interventionnisme américain aux États-Unis a été très important au XIXe et au XXe siècle, mais depuis quelques années, il n'existe presque plus d'un point de vue militaire. Il faut d'ailleurs noter que dans toute l'histoire de l'interventionnisme américain aux États-Unis, depuis la doctrine Monroe, il y a eu des dizaines d'interventions, mais toutes les interventions militaires directes ont été au nord de la Colombie, autrement dit, Amérique centrale, Mexique et Caraïbes, jamais en Amérique du Sud. Vous avez eu de l'interventionnisme indirect, par exemple l'influence sur le coup d'État au Chili, mais vous n'avez jamais eu l'armée américaine arrivant en Amérique du Sud. En Amérique latine, oui, mais en Amérique du Sud, non. C'est une innovation, ce qui vient de se passer, de ce point de vue là aussi. Et la dernière fois qu'il y a eu quelque chose de comparable, c'était en 1989 avec l'arrestation de Manuel Noriega au Panama.
Gilles Bornstein : Vous avez cité le Chili en disant qu'il n'y avait pas d'intervention américaine, mais au Chili, c'était un coup d'État des militaires. Là, vous estimez qu'ils ont pris le contrôle d'un chef d'État et c'est fini, ou c'est un véritable coup d'État ?
Le terme "coup d'État" ne serait pas approprié, puisque ce n'est pas quelque chose qui vient de l'interne et qui remplacerait un président par un autre à ce stade. Donc c'est vraiment un coup de force externe. Ce qui me paraît le plus important aujourd'hui, même si c'est évidemment un problème, c'est de voir ce que l'on fait par rapport à cette situation. D'ailleurs, le problème est posé à tout le monde, y compris à Donald Trump lui-même. Parce qu'il ne suffit pas de retirer un président pour que d'un seul coup tout change. Ça donne un sentiment de grande puissance des États-Unis, tout cela, ce qui est exact. Néanmoins, ce n'est pas une puissance absolue. Il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte. Tout d'abord, la force du chavisme au sein du Venezuela. Cela fait des décennies maintenant qu'ils ont réussi à avoir une armée relativement soudée, à avoir toute une série de secteurs qui dépendent de ce régime politique, avec beaucoup de corruption comme on l'a dit, mais en tout cas qui représente du monde. Et ces personnes-là ne vont pas, entre guillemets, se laisser faire. D'où l'importance aujourd'hui d'imaginer un scénario le plus pacifique possible pour la transition, parce que sinon on peut avoir une très grande polarisation de la société vénézuélienne. Même si majoritairement, aujourd'hui, on peut considérer que cette société est contre le chavisme et contre Maduro.
Sonia Chironi : Quand on parle de transition, on parle de quoi ? Parce que Donald Trump n'a pas parlé de transition démocratique, il n'a pas dit qu'il allait organiser des élections démocratiques. Il a même l'air de considérer que, pour l'instant, finalement, il pourrait faire affaire avec la vice-présidente. On a ce régime qui est là, qui est toujours en place à l'heure actuelle. Il pourrait y avoir une espèce de répartition des rôles ainsi : le régime reste en place, les Américains prennent le pétrole ?
La question est, d'une part, quels sont les scénarios possibles et quelles initiatives prendre à l'échelle de la France, de l'Europe et des pays d'Amérique latine ? Puisque ce que l'on voit, c'est que Donald Trump a créé une sorte d'inconnu, y compris pour lui-même. Et il y a des bizarreries dans ce qu'il a dit dans sa conférence de presse samedi. Notamment le fait qu'il se démarque du président élu et de la prix Nobel de la paix, qui étaient, en quelque sorte, les personnes les plus légitimes, puisque n'oublions pas que Maduro a truqué les précédentes élections. Il y avait la possibilité pour les États-Unis d'avoir un discours très légitimiste et légaliste en disant : "Nous installons le vrai président élu à la place de l'autre président". D'un point de vue même des principes, il y avait de la force à cet argument. Curieusement, Donald Trump a lui-même presque détruit cet argument, en tout cas l'a écarté, pour sembler préférer une sorte de pression sur la vice-présidente actuelle et puis ouvrir une zone un peu d'inconnu pour le futur. D'où l'importance de prendre des initiatives diplomatiques actuellement, c'est ce que viennent de faire le Brésil et le Mexique. À mes yeux, l'intérêt de la France et de l'Europe est de promouvoir la latino-américanisation de cette transition démocratique.
Gilles Bornstein : Avant les initiatives qu'on pourrait prendre, cette confiance donnée à Dulcy Rodriguez peut-elle tenir longtemps ? Il y a une sorte de contraste entre la préparation chirurgicale de la frappe, et d'un autre côté on a l'impression que Donald Trump n'avait pas du tout pensé à l'après. Cet après-là qui a l'air d'être improvisé, vous y croyez-vous ?
Je ne sais pas à quoi il faudrait croire, mais ce que je sais, c'est qu'il faut effectivement s'étonner de ce que vous venez de dire. C'est-à-dire, il y a d'une part la dimension presque technique et militaire de ce qui s'est passé, qui évidemment est une réussite technique, si je puis dire, et puis vous avez toute la dimension politique infiniment complexe. Complexe au regard de la situation vénézuélienne interne, complexe au regard des intérêts internationaux. Il faut parler de la Chine, on parle de la Russie, mais il faut aussi beaucoup parler de la Chine dans ce qui est en train de se jouer. De même, on parle beaucoup du pétrole à juste titre, mais je crois que le pétrole vénézuélien, c'est 3 % du pétrole chinois. On oublie de mentionner tout ce qui se passe dans la partie de l'Orénoque, le sud du Venezuela, qui est en frontière avec le Guyana, où il y a énormément de pétrole, mais il y a aussi toute une série de minerais qui sont tout à fait stratégiques et que la Chine a réussi à s'approprier ces dernières années.
C'est ça que Trump a voulu contrecarrer ?
Bien sûr que cette dimension-là est importante. C'est pour ça qu'il faut faire attention. Le pétrole, c'est très important, mais à la limite, il y a presque plus important que le pétrole dans ce qui se joue là. D'abord, il y a les investissements qui ont été réalisés. La Chine a investi énormément, donc elle va certainement faire valoir certains intérêts. Et ce n'est pas rien. Donc la discussion, ce n'est pas juste Trump et le Venezuela.
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