Spéculation, retour sur investissement et "consanguinité" : la bulle financière autour de l'intelligence artificielle pourrait-elle éclater ?
Les dépenses colossales des entreprises liées à l'IA, qui sont très valorisées sur les marchés financiers mais peinent à réaliser des profits, interrogent les acteurs du secteur.
Une bulle financière autour de l'intelligence artificielle s'est-elle formée et pourrait-elle un jour exploser ? Des experts aux patrons de la tech et de l'IA, la question agite les milieux financiers depuis quelques semaines. Sam Altman, PDG de l'entreprise OpenAI qui a créé le robot conversationnel ChatGPT, a reconnu qu'il existait une "bulle" autour de l'IA, tandis que le patron de Google, Sundar Pichai, a expliqué que le développement de l'intelligence artificielle avait un côté "irrationnel". Et que l'explosion de cette bulle ne laisserait "aucune entreprise" indemne.
Ce constat, partagé par de nombreux analystes, part du développement ultrarapide et parfois frénétique des entreprises liées à l'intelligence artificielle. Les mastodontes de l'IA investissent des centaines de milliards et leur valorisation atteint des niveaux record. OpenAI a récemment vu sa valorisation atteindre 500 milliards de dollars (433 milliards d'euros), alors que Nvidia, le fabricant de puces électroniques essentielles au fonctionnement de l'IA, est devenue fin octobre la première entreprise de l'histoire à dépasser le cap des 5 000 milliards de dollars de valorisation. Il y a une part de "spéculation, avec une exagération de la valorisation boursière qui passe par le rachat [par ces entreprises] de leurs propres actions", analyse auprès de franceinfo Antonio Casilli, professeur à l'Institut polytechnique de Paris et spécialiste de l'IA.
Des investissements colossaux
Portées par une technologie en plein essor, ces entreprises multiplient les investissements et les dépenses mondiales du secteur pourraient atteindre les 3 000 milliards de dollars à l'horizon 2029 (près de 2 600 milliards d'euros), selon la banque américaine Morgan Stanley. Les quatre géants de l'IA – Meta, Alphabet (propriétaire de Google), Microsoft et Amazon – devraient investir 325 milliards de dollars (281 milliards d'euros) en 2025, soit environ le PIB du Portugal, rapporte The Guardian. Cela servira à acheter des puces, développer des serveurs ou encore construire des data centers, indispensables au fonctionnement de l'IA mais très gourmands en électricité.
Mais ces investissements décontenancent certains experts, qui évoquent une forme de "consanguinité" avec des financements en vase clos. "Certains parlent d'entre-soi, mais c'est un phénomène très classique sur lequel se base le capitalisme", explique Antonio Casilli. "Ils se prêtent de l'argent entre eux, ce qui contribue à gonfler leurs valorisations. C'est malsain", estime auprès de Libération Christophe Aulnette, l'ancien président de Microsoft France.
Le géant américain Nvidia a ainsi récemment annoncé un investissement de 100 milliards de dollars dans les centres de données d'OpenAI, qui a lui-même investi chez AMD, le concurrent de Nvidia, pour des puces électroniques. Au-delà de s'autofinancer, les géants de l'intelligence artificielle recourent de plus en plus à des financements basés sur la dette, au détriment de capitaux propres, note l'économiste Jezabel Couppey-Soubeyran dans une tribune au Monde.
Monétiser l'IA, le défi des prochaines années
"Les investisseurs sont euphorisés par l'idée qu'une nouvelle révolution industrielle se profile, qu'on tient là une innovation technologique de portée générale et qui va réorganiser l'économie tout entière. Ce sentiment fait anticiper des profits qui ne viendront peut-être pas, mais sur lesquels on parie", explique-t-elle. OpenAI illustre cette absence actuelle de monétisation : l'entreprise californienne ne prévoit de réaliser qu'environ 13 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 2025, bien moins que les 1 000 milliards de dollars qu'ils auraient déjà dépensés, selon une enquête du Financial Times.
"Les investisseurs ne remettent pas en cause la demande en puces, mais plutôt la capacité des acheteurs à justifier ces dépenses colossales, à rentabiliser les infrastructures mises en place et à financer la prochaine étape sans que les marchés du crédit ne vacillent", résume auprès de l'AFP Stephen Innes, de SPI Asset Management. L'expert estime que "l'intelligence artificielle demeure le centre de gravité, mais cette gravité commence soudainement à se faire sentir".
Face à l'engouement et au développement incertain de l'IA, certains dressent un parallèle avec l'éclatement de la bulle internet, au début du XXIe siècle. "Deux facteurs pourraient freiner la tendance sur l'IA à un horizon de dix-huit à vingt-quatre mois, explique Arnaud Faller, directeur des investissements de CPR Asset Management, dans Le Monde. Des retards sur les objectifs de construction de centres de données et sur la production électrique nécessaire pour les alimenter d'une part, et, d'autre part, la difficulté à monétiser l'IA, à générer du chiffre d'affaires." Le bon prompt (les instructions données à une IA pour générer du contenu) pour éviter une crise reste encore à trouver.
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