Entretien "Même plus diplômées, les femmes accèdent moins à des postes de direction" : pour rétablir l'équilibre, un cabinet de recrutement dédié à la féminisation des entreprises

Article rédigé par Audrey Abraham
Radio France
Publié
Temps de lecture : 6min
Alexia Boeckx et Sarah Huet, cofondatrice de l'agence de recrutement A Female Agency. (A FEMALE AGENCY)
Alexia Boeckx et Sarah Huet, cofondatrice de l'agence de recrutement A Female Agency. (A FEMALE AGENCY)

Créée en 2021, A Female Agency est la seule agence française de recrutement dédiée à la féminisation des postes de direction.

"La vision type qu'on a du chef d'entreprise, encore aujourd'hui, c'est un homme en costume avec un attaché-case." Le constat dressé par Sarah Huet et Alexia Boeckx paraît caricatural et pourtant, le dernier rapport de l'Insee, paru en octobre, le confirme : les femmes ne représentent que 20% des effectifs aux fonctions dirigeantes des entreprises, en France. C'est ce qui a convaincu les deux femmes de fonder, en 2021, A Female Agency (AFA), une agence de recrutement entièrement dédiée à la féminisation des postes à responsabilité dans le monde du travail.

"Les femmes sont moins visibles que les hommes sur le marché du travail mais elles ne sont pas moins nombreuses", insiste Sarah Huet auprès de franceinfo. "Les plafonds de verre sont nombreux, poursuit Alexia Boeckx. Certaines femmes ne sont pas promues, d'autres ont vu leur carrière freinée au moment de la naissance d'un enfant ou ont été mises de côté au retour de leur congé maternité... Parfois, elles ne postulent pas parce qu'elles ont peut-être moins confiance en elles. La confiance n'a pas de genre mais les femmes vont avoir tendance à s'autocensurer. Tout ça crée un cercle vicieux terrible."

"Même plus nombreuses et plus diplômées que les hommes quand elles arrivent sur le marché du travail, les femmes accèdent moins à des postes de direction."

Alexia Boeckx, cofondatrice de AFA

à franceinfo

En quelques années, Sarah Huet et Alexia Boeckx ont constitué un vivier de plus de 4 000 femmes. "Il y a cinq à dix femmes qui nous contactent chaque jour pour être accompagnées par le cabinet. Ce sont avant tout des femmes ambitieuses mais il y a souvent un petit manque de confiance, poursuit Sarah Huet. Elles sont installées dans un poste et elles cherchent mieux donc elles nous contactent pour qu'on les aide à accéder à ces postes de rêve auxquels elles n'osent pas postuler de peur de ne pas être au niveau, de peur de décevoir aussi. On est là pour rassurer, pour accompagner et pour les aider à négocier."

"Avoir des positions fortes et installées en restant elles-mêmes"

La mission d'AFA ne se limite pas au recrutement, les cofondatrices revendiquent le suivi de leurs talents : "Souvent, les femmes qu'on place sont un peu isolées, en tant que femmes, dans l'entreprise puisqu'elles sont moins nombreuses. Il y a un besoin d'accompagnement pour aller chercher de l'assertivité. La difficulté pour une dirigeante, c'est d'avoir des compétences de direction sans travestir qui elle est, sans se raconter une histoire, sans vouloir mettre les chaussures d'un homme, par exemple. Et ça fait partie de notre travail de faire comprendre à ces femmes qu'elles peuvent avoir des positions fortes et installées en restant elles-mêmes et en trouvant leur propre style de leadership. Il ne faut pas qu'elles essaient d'endosser celui d'un autre, et notamment masculin, qui est le style de leadership le plus ancré."

À compter du 1er mars 2026, la loi Rixain, adoptée en décembre 2021, imposera aux entreprises françaises un quota de 30% de femmes. Ce sera même 40% à l'horizon 2029, sous peine de sanctions. Une législation essentielle, d'après les fondatrices d'AFA : "Il manque 10 000 femmes à des postes de direction, d'après notre livre blanc. Un quota est nécessaire puisqu'il permet de rétablir artificiellement une situation qui, à un moment donné, deviendra naturelle et se régulera toute seule. C'est un cercle vertueux."

"Plus une entreprise est féminisée plus elle va attirer des talents féminins."

Sarah Huet, cofondatrice de AFA

à franceinfo

L'agence profite de ce contexte législatif très favorable. En quelques années, plus d'une centaine d'entreprises ont fait appel aux services d'AFA, dans des industries très variées, en France et à l'étranger : le BTP, la défense, le luxe ou encore la tech. "Ceux qui veulent féminiser très facilement, si je caricature, ils vont chercher une DRH, une directrice communication ou une directrice du marketing parce qu'ils savent qu'ils pourront trouver une femme facilement", explique Alexia Boeckx.

"C'est un peu le mouton à cinq pattes"

"Ceux qui veulent le faire pour de vrai, poursuit-elle, ils vont chercher à embaucher sur des postes en pénurie : une directrice commerciale dans le secteur de la défense, une directrice du delivery qui va gérer plusieurs projets à plusieurs dizaines de millions d'euros pour un grand cabinet de conseil, une directrice de la stratégie… Ça, c'est extrêmement compliqué parce qu'il y a très peu de personnes sur ce sujet. C'est un peu le mouton à cinq pattes, s'amuse Alexia Boeckx. La cinquième patte, c'est qu'il se trouve que c'est une femme et ça arrange bien nos affaires dans un monde où il y a essentiellement des hommes dans l'entreprise."

Auprès des cabinets de recrutement classiques, les entreprises ne trouvent pas leur compte, assure Sarah Huet : "Les cabinets de recrutement veulent féminiser leur vivier de talents mais ils n'y arrivent pas parce qu'ils ne savent pas comment s'adresser aux dirigeantes. Ils ne savent pas comment les approcher. Ils ne savent pas comment créer de la confiance. Alors, même quand ils promettent des talents féminins, ils ne répondent pas aux besoins des entreprises et généralement ils arrivent avec des listes de candidats essentiellement masculins."

Avec les entreprises, les cofondatrices prônent une approche très inclusive : "On a face à nous des dirigeants, des hommes de 65 ans, qui n'ont pas la même histoire, la même culture, les mêmes codes, qui n'ont pas grandi à la même époque. L'idée c'est de leur faire comprendre que la féminisation est nécessaire mais de le faire en les accompagnant", estime Sarah Huet.

"Le féminisme peut être porté de façon très calme et nuancée"

"En général quand ils nous sollicitent, ils sont désolés parce qu'ils ont des pourcentages de femmes qui ne sont pas terribles, poursuit Alexia Boeckx. Jamais on ne va les prendre de haut, on trouve ça génial qu'ils veuillent changer les choses avec nous. Notre conviction c'est que le féminisme peut être porté de façon très calme et nuancée."

"On peut avoir des convictions très fortes et très fermes sans vouloir briser les os du premier qui n'a pas bien fait ses devoirs."

Alexia Boeckx, cofondatrice de AFA

à franceinfo

"C'est important de travailler avec des entreprises qui, même quand elles ne sont pas convaincues au départ, vont le devenir par la force de notre travail bien fait. Un bon recrutement féminin, c'est la meilleure façon de convaincre qu'en réalité c'était nécessaire et que c'est la suite logique des choses." Les dirigeantes se projettent parfois dans un monde dans lequel leur agence de recrutement n'aurait plus de raison d'être : "La volonté, c'est qu'économiquement, la liberté et l'indépendance des femmes soit achevée, qu'il y ait autant de femmes dirigeantes que d'hommes et qu'AFA n'existe plus." Alors que le secteur du recrutement a tendance à décroître, -10,7% au dernier trimestre 2025 par rapport à 2024, A Female Agency revendique une croissance de 30% chaque année.


Un cabinet de recrutement dédié à la féminisation des entreprises - Reportage d'Audrey Abraham

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