Siavosh Ghazi raconte sa vie sous les bombes en Iran: "Je n'arrivais pas à me lever tellement j'étais fatigué et surpris par la puissance des frappes"
Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Jeudi 2 juillet 2026, le journaliste franco-iranien Siavosh Ghazi. Il publie "Carnet de guerre : 40 jours dans Téhéran sous les bombardements", aux éditions First.
Siavosh Ghazi est journaliste, correspondant en Iran depuis 28 ans, il est l'un des rares journalistes français à avoir vécu aussi longtemps à Téhéran et à avoir raconté de l'intérieur les bouleversements qui ont traversé le pays. Dans son nouveau livre, Carnets de guerre : 40 jours dans Téhéran sous les bombardements, paru aux éditions First, il raconte une expérience exceptionnelle, celle d'un journaliste resté sur place alors que les frappes s'abattaient sur la capitale iranienne. Un récit qui est autant une plongée dans l'histoire récente de l'Iran et du conflit lancé le 28 février 2026 par Israël et les Américains, qu'un témoignage sur la liberté, le courage et la manière dont un journaliste apprend à vivre avec le risque. Il a enchaîné, parfois jusqu'à 80 interventions par jour, entre directs, plateaux et enregistrements, comme seul journaliste francophone à Téhéran.
franceinfo : Vous êtes journaliste dans un pays où le pouvoir surveille étroitement l'information, est-ce qu'on s'habitue un jour à cette pression ?
Siavosh Ghazi : Quand la crise a commencé, je me suis dit que c'était l'occasion de pousser toujours plus loin les lignes rouges.
"Ça fait partie du travail d'un journaliste sur le terrain de ne plus respecter les règles que le pouvoir ou d'autres groupes veulent imposer aux journalistes."
Siavosh Ghazià franceinfo
Une partie de mon travail a été de pouvoir raconter le maximum de choses, et ça, c'est essentiel pour un journaliste.
Comment vit-on cette idée qu'un reportage, une rencontre ou une phrase peuvent parfois être perçus comme problématiques par les autorités ?
Il y a des choses que, moi, je respecte : je ne dis jamais "régime" ou "le régime des mollahs" ; "le régime des gardiens", parce que le pouvoir est sensible. J'utilise toujours le mot "pouvoir" qui signifie la même chose, mais qui n'a pas cette connotation négative. Je ne dis jamais "golfe arabique" ou "golfe arabo-persique" parce que le golfe s'appelle le golfe Persique. Il y a d'autres sujets qui sont un peu plus sensibles, par exemple, dans le choix des mots, on peut raconter la même chose sans se mettre en danger. Par mon expérience, depuis 28 ans en Iran, je sais quels mots choisir pour faire passer le message qu'il faut passer et ne pas se mettre en danger face au pouvoir ou face à d'autres groupes, par exemple des groupes d'opposition qui peuvent aussi faire pression.
Vous écrivez : "Je témoigne de ce que je vois, ni plus ni moins, sans céder aux pressions du pouvoir ni aux attentes de ceux qui voudraient que je raconte une autre histoire. L'exigence qui guide mon travail est de rester fidèle aux faits et avoir une certaine idée de la responsabilité morale lorsque l'on raconte une guerre ou une société en crise". Qu'est-ce que signifie la responsabilité morale ?
La responsabilité morale, c'est de raconter les faits, de raconter la société telle qu'elle évolue. Quand on est sur place, on voit des détails, des nuances qu'on ne voit pas forcément quand on est à l'extérieur. Le phénomène le plus intéressant, par exemple, et le plus parlant, c'est ce qui se passe aujourd'hui. Il y a une telle ouverture de la société, les femmes se baladent en moto, sans voile, en manches courtes, en short dans certains quartiers de Téhéran. Pour être certain, j'ai interrogé des gens qui étaient en province et je suis allé en province pour vérifier si le phénomène existait aussi. Je me suis rendu compte, et là, il faut être sur place pour pouvoir la raconter, que c'est un phénomène général dans tout le pays, y compris dans beaucoup de villages.
Pendant 40 jours, vous avez vécu sous ces bombardements à Téhéran. Vous racontez que vous dormiez parfois à peine deux heures et demie par nuit, que vous viviez au rythme des alertes, des frappes, des directs aussi. À quel moment votre corps vous a-t-il fait comprendre qu'il avait atteint ses limites ?
Le moment le plus intense, c'était lorsqu'il y a eu une frappe à côté de chez moi, à un kilomètre et demi. Je venais de terminer ma dernière intervention sur France 24 à 1h45 du matin, heure de Téhéran, et à 3h, j'ai été réveillé par une immense explosion. J'ai cru que c'était l'appartement mitoyen qui était touché. En 15 secondes, il y a eu quatre explosions. Ma femme, qui dormait dans l'autre chambre, m'appelait et je n'arrivais pas à me lever de mon lit tellement j'étais fatigué et surpris par la puissance des frappes. Finalement, on s'est retrouvés dans le couloir, et je l'ai prise dans mes bras et je me suis dit que c'était la fin.
Quand vous regardez l'Iran aujourd'hui, êtes-vous davantage inquiet ou davantage optimiste ?
Je pense qu'on est dans un moment de transition importante parce que cette vieille garde a été éliminée. Le serpent qui mue, c'est un peu la situation dans laquelle l'Iran vit aujourd'hui. Il y a de nouveaux dirigeants qui arrivent au pouvoir, avec la société qui est tellement puissante, tellement forte, tellement moderne.
"Beaucoup de gens ont l'espoir d'un très grand changement."
Siavosh Ghazià franceinfo
Le principal défi, c'est la situation économique, il y a un appauvrissement terrible de la société. Cette victoire contre les États-Unis et si l'Iran a la chance de mettre fin à la corruption qui gangrène le pays, il y a une très grande chance qu'on passe dans la modernité, parce que la société est déjà très moderne.
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