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Témoignage
"C'est trop dur à porter" : 10 ans après les attentats du 13-Novembre, le patron de la Belle Équipe et sa fille partagent leur peine indicible
Une décennie plus tard, franceinfo a recueilli les témoignages exceptionnels du patron du restaurant La Belle Équipe et de sa fille, dont la mère a été tuée sur la terrasse de son bar le soir du 13 novembre 2015.
Comme à son habitude, Grégory Reibenberg ne tient pas en place. Le patron de la Belle Équipe, reconnaissable à sa crinière blanche, tourne entre la cuisine, le bar, et la grande terrasse de la rue de Charonne, où tout le monde le salue.
Des amis, des collègues... Vingt proches de Grégory Reibenberg sont tombés sous les balles des terroristes, le 13 novembre 2015, dans ce bar-restaurant, situé dans le 11e arrondissement de Paris à 1,5 kilomètre du Bataclan. Depuis dix ans, le mantra du restaurateur c'est de vivre dans le présent et d'avancer malgré la peine indicible. Il a d'ailleurs écrit un livre Une belle équipe, aux éditions Héliopoles, en 2016. Son bistrot, qui avait fait peau neuve au lendemain de l'attentat, est toujours, 10 ans après, un repère connu des habitués du quartier et un lieu de passage apprécié des touristes. "Il y a plein de gens qui iront tous les jours sans même savoir ce qui s'est passé ici", assure le restaurateur.
"Je ferme tous les ans le 13-Novembre, je quitte Paris"
"Dans ce drame terrible, souligne-t-il, vous avez une vague immense qui s'appelle Bataclan, qui est tellement importante qu'elle efface parfois ce qu'il y a derrière. C'est dur parfois quand j'entends des gens qui veulent parler du 13-Novembre et qui disent 'le Bataclan'. Même dix ans après, ça me fout un coup au cœur. C'est comme si on reflinguait nos morts."
Gregory Reibenberg raconte que des images de ce soir-là lui reviennent encore et toujours en mémoire. "Vous savez ça dure quatre secondes tout ça", dit-il. Quelques secondes qu'il ressasse. La première où il pense à un problème électrique, la seconde à des enfants qui s'amusent à lancer des pétards, la troisième à un règlement de compte en voyant quelqu'un armé d'une kalachnikov et, finalement, celle où il réalise au nombre de tirs et de rafales, que "malheureusement ce n'est pas un règlement de compte".
Parce qu'il "refuse de vivre dans le passé", Grégory Reibenberg fuit chaque année les commémorations de cette date. "Je ferme tous les ans le 13-Novembre. Je quitte Paris. Je vais dans un endroit agréable". "C'est trop dur à porter", ajoute-t-il.
"À huit ans, on a besoin de sa maman, j'ai besoin de ma maman aujourd'hui"
Évoque-t-il le sujet des attentats avec sa fille, Tess ? "J'ai plus de questions que de réponses là-dessus, répond-il. Ma fille est victime à 100% et pour la vie entière. Juste avec un papa, ce n'est pas simple non plus." Tess accepte de dévoiler l'impact qu'a eu le 13 novembre 2015 sur sa vie d'enfant et d'adolescente. Elle qui a perdu sa mère à huit ans. "Vers mes 12-13 ans, raconte-t-elle, ça a commencé à n'être plus du tout la vie en rose. J'ai commencé à me droguer. Je me faisais du mal. Pas forcément physiquement, mais émotionnellement, avec les relations. On m'a un peu usée physiquement. Je me suis beaucoup habituée à ce cercle vicieux de souffrance." "Je n'ai pas fait mon deuil encore", poursuit l'adolescente, aujourd'hui âgée de 18 ans.
"Dix ans de vie sans maman, c'est encore un peu compliqué. Je vais mieux qu'il y a un an. Je vais mieux qu'il y a deux ans. Mais on n'est pas le summum du bonheur."
Tess, qui a perdu sa mère la soir du 13 novembre 2015sur franceinfo
C'est son père, après la tragédie, qui lui a annoncé la mort de sa mère, se souvient la jeune femme : "Il m'a dit droit dans les yeux que la dernière chose que maman avait dit c'était, 'prends soin de Tess'. J'ai couru vers la fenêtre pour respirer l'air vital qui allait manquer. J'ai crié. J'ai pleuré. Je suis retournée sur le canapé."
"Le plus dur", pour Tess, a été de "réaliser" qu'elle avait grandi "sans maman". "Il y a des trucs, dit-elle, qui font que si tu n’as pas réussi à le faire ou si tu ne l'as pas compris, c'est parce que tu n'as pas eu cet accompagnement-là. À huit ans, on a besoin de sa maman. On a toujours besoin de sa maman. J'ai besoin de ma maman aujourd'hui." Elle n'a pas pu parler avec sa mère "de serviettes hygiéniques", "des garçons", "des rendez-vous chez le gynécologue". Son père, derrière, acquiesce : "C'est ce que je n'ai pas fait". "Je ne t'en veux pas", assure-t-elle en adressant un large sourire à son père, qui a fait ce qu'il a pu pour l'élever seul ces 10 dernières années.
Avec son petit salaire de serveuse, pour leur 13-Novembre loin de Paris, cette année, elle aimerait offrir quelque chose à son père : "Je ne sais pas si ce sera un voyage, je ne sais pas si ce sera juste un bon restaurant. Mais j'aimerais bien, moi, lui offrir quelque chose et lui montrer que ce n’est pas uniquement lui qui doit me montrer que cette journée, c'est important de la vivre d'une manière heureuse."
Tess, aujourd'hui, se consacre à la musique. "Je joue du piano, je chante, je rappe un peu aussi, explique-t-elle. Je joue aussi un peu de guitare." Entre deux reprises de Billie Eilish, postées sur Instagram, elle rêve de devenir plus tard une auteure compositrice et interprète.
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