Entretien "L'enjeu pour Mistral était de démontrer sa capacité à trouver des usages industriels à ses technologies", décrypte un spécialiste de l'IA après l'annonce d'un partenariat avec TotalEnergies

Article rédigé par Joanna Yakin
Radio France
Publié
Temps de lecture : 4min
Le logo de l'entreprise Mistral AI. (SEBASTIEN BOZON / AFP)
Le logo de l'entreprise Mistral AI. (SEBASTIEN BOZON / AFP)

Le géant français des hydrocarbures a annoncé mardi un partenariat de trois ans avec l'entreprise française d'intelligence artificielle Mistral.

"La combinaison de l'expertise en intelligence artificielle et de l'expertise en géosciences". C'est ainsi que TotalEnergies présente le partenariat qu'elle vient de nouer avec l'entreprise française d'intelligence artificielle Mistral. Dans un communiqué publié mardi 15 septembre, Total annonce avoir noué un partenariat de trois ans pour un investissement de plus de 100 millions d'euros "en vue de développer une nouvelle génération de modèles de frontière en intelligence artificielle afin d'accompagner les experts en géosciences de TotalEnergies dans l'exploration, la caractérisation et le développement des réservoirs de pétrole et de gaz."

Pour Chadi Hantouche, expert de l'IA, directeur associé au sein d'Eleven Strategy, un cabinet de conseil spécialisé en intelligence artificielle, cette annonce est "une bonne nouvelle pour l'un et pour l'autre". Elle illustre aussi la stratégie des grandes entreprises d'Intelligence artificielle qui cherchent désormais à "disrupter les métiers et pas seulement faire de la bureautique".

franceinfo : Avez-vous été surpris par cette annonce ?

Chadi Hantouche : Non, je ne suis pas du tout étonné. C'est une annonce qui est complètement dans la continuité du partenariat qui avait été signé en juin 2025 entre TotalEnergies et Mistral. À l’époque déjà, il y avait eu un partenariat assez important où les deux entreprises s'étaient associées. Cela montre donc qu'ils ont trouvé les moyens de travailler ensemble et qu'ils doublent la mise. Mais en réalité, Mistral a signé ce type de partenariat l'an dernier avec un certain nombre de grandes entreprises françaises, comme CMA CGM, Stellantis ou encore BNP Paribas.

Qu'est-ce que cette annonce dit de la stratégie de Mistral ?

L'enjeu pour Mistral, dans ses partenariats, était de démontrer la capacité de trouver des usages industriels à ses technologies. Aujourd'hui, l'IA en entreprise a été beaucoup déployée pour des sujets de productivité individuelle, donc, par exemple, pour équiper des collaborateurs afin qu'ils aillent plus vite dans la rédaction, dans la production de documents ou dans la synthèse de réunions. Mais ça, ce n'est pas le positionnement principal de Mistral.

"Mistral cherche des cas d'usage et des enjeux 'cœur de métier', c'est-à-dire, trouver comment elle va pouvoir aider des entreprises, en l'occurrence TotalEnergies, dans ses processus industriels."

Chadi Hantouche, expert IA, directeur associé au sein d'Eleven Strategy

à franceinfo

Et c'est bien ce que précise ici le communiqué, il est bien dit que TotalEnergies va utiliser Mistral pour améliorer son métier dans l'extraction de pétrole. On a déjà vu l'intégration des technologies Mistral dans le corps de métier d'un certain nombre d'entreprises, mais le fait que ce soit dans une entreprise avec un métier quand même complexe, très international, avec plusieurs branches et une exigence d'excellence, c'est vraiment un bon signe pour Mistral. L'enjeu pour Mistral était de trouver un positionnement différenciant, donc qui ne soit pas exactement celui des autres "Big Tech", des géants américains comme Microsoft, Google ou encore Amazon, et donc qui ne soit pas uniquement basé sur le côté souverain. Ce qu'ils disent, c'est qu'ils ne veulent pas que les entreprises françaises les choisissent juste parce qu'ils sont Français, mais parce qu'ils sont les meilleurs dans ce qu'ils font. Commencer à toucher au cœur de métier de TotalEnergies, c'est donc un bon signal envoyé.

Toucher le cœur de métiers des entreprises, est-ce un objectif que l'on ne voit que chez les entreprises d'IA françaises ?

Non, tout le monde essaye de monter là-dedans, c'est ce que tous essaient de faire. Là où on attend depuis des années une vraie disruption et un vrai retour sur investissement de l'intelligence artificielle, c'est sur les "processus métiers". Comprenez : "L'intelligence artificielle peut me fait gagner 30 minutes par jour, m'aider à rédiger un peu plus vite...", mais c'est compliqué ensuite de mettre des euros dessus. Ce que cherchent les entreprises aujourd'hui, c'est précisément d'avoir un impact sur leur bilan financier. Pour cela, elles doivent en passer par le cœur de métier des entreprises. C'est donc évidemment là qu'essayent de se positionner Microsoft, Google, Amazon, Salesforce, Service Now, Open AI ou Anthropic..., en disant "Nous, on ne veut pas juste faire de la bureautique, on veut aller disrupter votre métier". Mais pour cela, il faut toucher au cœur de métier. Si un outil bureautique ne fonctionne pas pendant deux heures, c'est gênant, mais c'est moins grave que si une usine ne fonctionne pas pendant deux heures. Il y a donc une sensibilité beaucoup plus grande, une attente et un besoin de précision beaucoup plus grands. Et là encore, le fait que TotalEnergies s'engage avec Mistral là-dedans est un bon signe sur la capacité du Mistral AI à répondre à ces besoins les plus exigeants.

Ce sont aussi deux activités mises en cause pour leur impact environnemental qui s'associent...

C'est sûr que l'intelligence artificielle, ou en tout cas l'intelligence artificielle générative, dans son entraînement, a une empreinte environnementale importante, encore trop mal connue et sans doute trop négligée. Après, sur le métier de Total, je n'ai pas de commentaire à faire sur ce qu'ils font. Je ne vais pas faire de jugement sur l'industrie fossile. L'IA peut accélérer toutes sortes d'activités, après, à chacun de juger si on considère que cette activité est bonne ou non. Si l'IA peut contribuer à accélérer la transformation de cette industrie et l'amener plus rapidement à se moderniser et réduire son impact environnemental, cela peut être plutôt une bonne chose. On pourrait prendre un autre secteur lui aussi très controversé, le secteur des armes dans lequel l'IA est aussi de plus en plus utilisé. L'IA amplifie des choses qui existent déjà. Bien ou pas ? A chacun de juger.

Vous pouvez désormais privilégier l'affichage des articles de franceinfo dans les résultats de recherche Google. Comment ça marche ?

Sur le même thème