A 76 ans, une visite médicale de routine peut prendre un tour inattendu. En cette matinée ensoleillée de janvier, celle de Sylvain et Michelle a pris des allures de pièce de théâtre. Jean-Bernard Chapot, le médecin, entre en scène avec une petite blague, dont il est coutumier. "Encore vous ?" Les deux septuagénaires sourient. "Monsieur, voici les résultats de mes analyses", commence Michelle, tendant une pochette au praticien. "Ou devrais-je dire des horreurs ?", reprend-il, avec un clin d'œil. Michelle plonge la tête dans les mains, ne pouvant retenir un rictus. "C'est pas si terrible pourtant ?" demande-t-elle, légèrement inquiète. "Cholestérol, triglycérides… On voit que les fêtes ont été bonnes !" lance le médecin. A côté de Michelle, Sylvain rit silencieusement, les mains posées sur le ventre. "La vitamine B9 s’est effondrée. Ce n’est rien, ça se rétablira avec des comprimés. C’est votre assiette qu’il faudra surveiller."
Dans cette maison aux volets bleus, adossée à la colline de Monpazier (Dordogne), l'atmosphère n'a pas toujours été aussi détendue. En 2022, la commune de 450 habitants s'est retrouvée sans médecin après le départ à la retraite de trois généralistes. "Pendant six mois, ça a été très difficile à vivre, les gens étaient désespérés", se souvient le maire, Fabrice Duppi. "Avec les élus, nous étions en première ligne. Nous avions des questions à ce sujet presque tous les jours, certains habitants voulaient déménager."
Trente-cinq heures par semaine et des astreintes
Cela faisait pourtant des années que les maires et conseillers municipaux des alentours tentaient, en vain, d'attirer de jeunes praticiens. Subventions, local à disposition, exonérations fiscales... Rien à faire. Aucun praticien n'a accepté de poser ses valises dans ce coin très touristique de la Dordogne, où les bastides de caractère surplombent les champs verdoyants. "On a essayé de recruter en mettant en avant les charmes du Périgord, mais ça n'a pas fonctionné", souligne Jean-Marc Gouin, président de la communauté de communes des Bastides Dordogne-Périgord, qui regroupe Monpazier et 46 autres communes, soit près de 20 000 habitants.
Les élus ont alors compris que cette image d'Epinal du médecin de campagne, seul dans son cabinet et travaillant du matin au soir sans relâche, n'avait plus le vent en poupe auprès des jeunes générations. Ni chez les plus anciens, qui souhaitent ralentir leur activité avant de prendre leur retraite. Jean-Marc Gouin a donc eu l'idée de proposer aux praticiens un mode d'exercice qui se développe dans les territoires ruraux : le salariat. Un contrat de 35 heures, cinq semaines de congés payés et des astreintes le soir et les week-ends, réparties entre les quatre médecins du centre intercommunal de santé, composé de trois sites, à Monpazier, au Buisson-de-Cadouin et à Capdrot, où se trouve le cabinet dentaire.
"La grosse différence, c'est la gestion administrative", constate le président du conseil de l'ordre des médecins du département, Bruno Hammel, lui-même généraliste salarié dans la maison de santé de Saint-Médard-de-Mussidan, dans l'ouest du département. "Le métier reste le même, mais il est débarrassé de la gestion administrative du cabinet, comme le personnel ou les charges. Quand on est à son compte, il faut être au four et au moulin."
"C'était un bazar incroyable"
Pour y parvenir, les élus ont "sorti le grand jeu". En plus de son écharpe de maire, Fabrice Duppi a enfilé son costume de guide touristique pour faire visiter les grottes de Lascaux et sillonner les plus beaux villages alentour. Avec les membres de la communauté de communes, ils ont aussi joué les agents immobiliers, afin de trouver une maison à une jeune médecin qui cherchait à s'installer.
Outre le recrutement des praticiens, les élus ont mis la main au portefeuille, en rachetant la maison médicale, 270 000 euros, auxquels se sont ajoutés environ 55 000 euros de travaux, ainsi que du "matériel médical dernier cri". "Le démarrage a été compliqué, parce que ce n'est pas notre cœur de métier, concède Jean-Marc Gouin. D'habitude, on s’occupe plutôt des routes." A ses côtés, la directrice générale des services, Monique Pelletant, acquiesce : "Il a fallu créer des budgets santé, gérer le remboursement par la Sécurité sociale et déclarer les recettes au Trésor public. C'était un bazar incroyable. Pendant des mois, on n'a pas vu arriver l'argent des consultations, les patients payaient mais l’argent partait au Trésor public. On nous prenait pour des fous." Après trois années de fonctionnement à perte, la maison médicale a affiché son premier excédent : 35 000 euros pour l'année 2025.
Un statut plus compatible avec la vie de famille
Ces efforts ont fini par payer. Enfant, Manon Jante a passé toutes ses vacances dans le Périgord. Après ses études de médecine et un début de carrière en région parisienne, elle voulait un retour aux sources, mais sans tracas. "Ici, le manque de médecins se fait sentir de manière beaucoup plus intense qu'en région parisienne", observe la jeune praticienne, tout juste embauchée à Monpazier. "On est soumis à une demande très forte de la part des patients. Je ne me voyais pas absorber toute cette pression, en plus de gérer un cabinet libéral. Ce n'est pas compatible avec la vie de famille telle que je l'imagine."
Après 45 années à son compte, son confrère Jean-Bernard Chapot se voyait bien prendre sa retraite. Alors quand les élus l'ont contacté pour lui demander quelques années de plus, il a posé une condition : "Pas de libéral." "Je travaillais 90 heures par semaine, en commençant à 7 heures du matin et en rentrant à 23 heures. Ça, c'est fini. Par contre, pourquoi pas le salariat."
Toutefois, le salariat n'est pas un remède miracle pour venir à bout des déserts médicaux. Dans ce département rural et vieillissant (près de la moitié de la population a plus de 60 ans, dont 17% a plus de 75 ans, selon l'Insee), la pénurie se fait encore sentir. Malgré les recrutements de praticiens et les 10 670 consultations réalisées en 2025 au sein de la maison médicale de Monpazier, la communauté de communes des Bastides-Dordogne-Périgord fait toujours partie des 151 intercommunalités marquées "par une offre de soins très insuffisante", pour emprunter le vocabulaire du ministère de la Santé.
Sur le marché de Beaumont-du-Périgord, Hélène, atteinte de la maladie d'Alzheimer, le dit autrement : "On est dans un village de vieux. Pour l'instant, le manque de médecins est supportable, mais il ne faut pas qu'il y ait une urgence." Cette ancienne secrétaire médicale doit se rendre tous les trois mois chez son médecin pour renouveler ses traitements.
Le manque se fait d'autant plus sentir quand il s'agit de spécialistes. Hélène doit se rendre jusqu'à Libourne (Gironde), à deux heures de là, pour consulter son ophtalmologue. Ne pouvant plus conduire, c'est un véhicule sanitaire, remboursé par la Sécurité sociale, qui s'en charge. "Mais ça m’ennuie de profiter", lâche la septuagénaire.
Même pour les plus jeunes, trouver un médecin relève du défi. Pour soigner ses trois enfants de 7 mois, 8 ans et 9 ans, Josselin, 37 ans, est en train de programmer une "journée santé" à Bordeaux. "Il faudrait plus de médecins, c'est une certitude. Mais disons qu'il y a une bonne gestion de la pénurie", estime cet éleveur de brebis, installé depuis deux ans dans le département. A 44 ans, Isabel a trouvé son cardiologue à Montfaucon, dans le département voisin du Lot, à plus d'une heure de route. "J’ai appelé à Bergerac et à Périgueux mais ils ne prenaient pas de nouveaux patients, justifie-t-elle. On pioche dans le Lot, le Lot-et-Garonne, bientôt on ira à Bordeaux."
"Je ne vois plus de spécialiste"
Outre les généralistes et les spécialistes, ce territoire manque aussi de dentistes. Michel, agriculteur de 76 ans, roule plus d'une heure pour se rendre jusqu'à Vélines, où il a trouvé un praticien. Nathalie, elle, en a cherché un, "mais impossible d'obtenir un rendez-vous". "C'est simple, je ne vois plus de spécialiste car je n'en ai trouvé aucun qui prenne de nouveaux patients", lâche-t-elle, dépitée. L'embauche d'une dentiste salariée au cabinet de Capdrot ne suffit pas à absorber toute la demande. Serge Rollet, qui y a exercé deux jours par semaine pendant un an et demi avant de s'arrêter pour de bon, l'a vécu. "Je voyais jusqu'à 45 patients par jour, pour répondre à des besoins colossaux, se souvient le retraité. Certains patients n’avaient pas vu un dentiste depuis dix ans, faute de rendez-vous."
A Monpazier, Fabrice Duppi sait que l'équilibre de la maison de santé ne tient qu'à un fil. "Les habitants ont été très marqués de se retrouver sans médecin. Jean-Bernard Chapot a pris le risque de venir prendre le relais dans un endroit où il allait exercer tout seul. Quand il s'arrêtera à son tour, le docteur Jante se retrouvera seule, et ce sera difficile pour elle", prophétise-t-il. Pour le maire, trouver un nouveau praticien fera partie des défis de son prochain mandat s'il est réélu en mars. "Il y a tellement d'élus qui cherchent à séduire les médecins, ce n’est vraiment pas facile de se démarquer."
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