Enquête Soupçons de harcèlement et de bizutage : le centre de formation du Limoges CSP au cœur d’un tabou du sport français

Club historique du basket français, le Limoges CSP est au cœur d’une affaire de soupçons de harcèlement et de bizutage qui impliquerait des joueurs de son centre de formation, selon une enquête de France Télévisions.

Article rédigé par franceinfo: sport - Théo Quintard et Thierry Vildary
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié
Temps de lecture : 6min
La célèbre salle de Beaublanc, où joue le CSP. (FRANCEINFO: SPORT)
La célèbre salle de Beaublanc, où joue le CSP. (FRANCEINFO: SPORT)

Depuis cette soirée du 30 septembre 2025, des accusations de harcèlement et de bizutage secoue le centre de formation du Limoges CSP, onze fois champion de France et premier club vainqueur d'une Coupe d'Europe en 1993. "En pleine nuit, un élève a été réveillé pour un bizutage. On lui a ordonné de faire des pompes. Comme il a refusé, il a été violemment frappé", raconte une jeune fille aux abords du lycée Auguste-Renoir de Limoges (Haute-Vienne), où sont scolarisés et logés ces jeunes basketteurs. Une version un peu romancée des faits rapportés, puisqu’il s’il y a bien eu des faits de harcèlement dénoncés, aucun élément à ce stade de l’enquête ne permet d’établir l’existence de coups portés.

Selon les informations de France Télévisions, deux des quatre élèves, auteurs présumés des faits dénoncés, ont été exclus du lycée – dont l’un s’est depuis expatrié aux États-Unis – tandis que les autres ont écopé de peines avec sursis. Le signalement effectué sur le fondement de l’article 40 du code de procédure pénale, à l’initiative du rectorat de Limoges, doit théoriquement aboutir à l'ouverture d'une enquête préliminaire. 

"Humiliations répétées, violences physiques" 

Derrière le palmarès et l’aura du club limougeaud, les joueurs de son centre de formation restent de jeunes sportifs qui reproduisent de vieux codes. Selon nos informations, l’affaire trouverait son origine dans une altercation lors d’un entraînement, fin août. Quatre jeunes basketteurs de 16 à 18 ans au moment des faits dénoncés auraient alors pris à partie un de leurs nouveaux coéquipiers, âgé de 15 ans et pas encore rompu au fonctionnement d’un centre de formation. Selon les propos de la victime présumée, relayés par le rectorat, il aurait subi "des humiliations répétées, des violences physiques à caractère dangereux", ainsi que des "propos à caractère sexuel et dégradant à l’encontre de l’amie de l’élève" et "certaines humiliations auraient été filmées sans qu’une diffusion soit attestée"

Rapidement mis au courant, le rectorat de Limoges a traité l'affaire dans de courts délais, considérant les faits dénoncés comme sérieux et suffisamment étayés. La cellule de lutte contre le harcèlement a été saisie par l’académie de Limoges, avec la proposition d’un suivi psychologique et la mise en place de mesures conservatoires de protection par la direction de l’établissement. Les autorités éducatives ont ensuite signalé les faits présumés au procureur de la République, selon l'article 40 du code de procédure pénale, qui impose à "toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit" d’en informer l’autorité judiciaire "sans délai".

Un match de basket dans la salle de Beaublanc à Limoges (photo d'illustration). (FRANCEINFO: SPORT)
Un match de basket dans la salle de Beaublanc à Limoges (photo d'illustration). (FRANCEINFO: SPORT)

De son côté, le Limoges CSP affirme avoir "pris la situation très au sérieux" et "géré les faits avec la plus grande fermeté", évoquant "l’exclusion immédiate à titre conservatoire des principaux agresseurs", le signalement aux autorités compétentes et la sollicitation de l’association Colosses aux pieds d’argile. Mais la réalité sportive apparaît plus contrastée : le 10 octobre, soit dix jours après la notification des faits dénoncés, l’un des auteurs présumés de ce harcèlement participait à son premier déplacement avec le groupe professionnel du CSP à Nanterre, nous a-t-on rapporté, feuille de match à l'appui. Déjà appelé en équipe de France jeunes, il a ensuite intégré durablement la rotation de l’équipe fanion, étant considéré comme "un joueur à potentiel" par l’état-major du club, nous précisent plusieurs sources.

À l’exception de celui parti depuis aux États-Unis, les autres, évoluant principalement avec les moins de 18 ans, ont continué de disputer les rencontres de leurs championnats respectifs. Et aux côtés de leur victime présumée. France Télévisions a pu joindre deux familles des parties prenantes de l'affaire dénoncée. Elles n'ont pas souhaité s'exprimer.

Une loi du silence

Dans ce monde en vase clos des centres de formation, "la petite notoriété de ces jeunes sportifs donne parfois un sentiment de domination sur les autres élèves", confie une source. À l'inverse des violences sexistes et sexuelles qui ont progressivement abouti à des prises de paroles et des prises de conscience, le harcèlement et les violences ordinaires restent un sujet encore peu abordé. La formule "ce qui se passe dans le vestiaire reste dans le vestiaire", souvent entendue dans les salles et autour des stades, n’a rien de folklorique : elle dit une loi du silence. 

À Beaublanc, l’antre mythique du CSP, la porte est restée fermée. Sollicité à de nombreuses reprises par nos soins depuis le 21 octobre, le club, désireux de nous "présenter [ses] actions de sensibilisation, de prévention et de gestion mises en place dans ce cas", avait d’abord demandé un délai supplémentaire afin de faire prendre conscience de la gravité des faits aux joueurs mis en cause. Trois mois plus tard, le Cercle Saint-Pierre refusait finalement toute demande d’entretien, faisant valoir que "cet acte de violence est survenu en dehors de l’enceinte du club".

Depuis, nos appels à Xavier Bonnafy, président exécutif du Limoges CSP, sont restés sans réponse. Le club s’est borné à nous transmettre, par l’intermédiaire de son service communication, des éléments de langage affirmant avoir "pris toutes les mesures nécessaires, en lien avec l’établissement scolaire et les autorités compétentes".

Une position d’autant plus surprenante qu’en juin dernier, le CSP se félicitait  de devenir "le premier club de basket masculin en France à adopter le statut d’entreprise à mission". Un "engagement pour la société", assorti de la promesse d’"offrir un environnement sûr, bienveillant et éthique à chaque enfant", peut-on encore lire sur le site du club.

"Le bizutage existe depuis longtemps, mais personne ne veut en parler"

La prudence affichée par le Limoges CSP illustrerait la difficulté persistante du monde sportif à nommer publiquement le harcèlement, pourtant phénomène sociétal majeur et encore largement tabou. Un fléau qui dépasse largement les terrains et irrigue l’ensemble des communautés éducatives, comme l’a tragiquement rappelé le récent suicide de Camélia, scolarisée dans un lycée de Seine-et-Marne. "Les structures sportives n’ont pas toujours conscience de ce qui se joue, ni de l’impact que cela peut avoir car ce sont des humiliations qui ne s'effacent pas", souffle Violaine Chabardes, directrice de l’accompagnement des victimes au sein de l’association Colosse aux pieds d’argile, engagée dans la prévention et la lutte contre les violences sexuelles, mais aussi  le harcèlement et le bizutage, dans le sport.

Même s'il n'existe aucun chiffre officiel, ce constat est étayé par une enquête menée en 2024 par Grégoire Bosselut, maître de conférences à l’Université de Montpellier et spécialiste de la psychologie de la performance sportive et des dynamiques de groupe. Selon son étude citée par Le Monde, 46 % des sportifs interrogés déclarent avoir déjà subi une agression de nature psychologique (harcèlement, humiliation ou insulte), et le plus souvent de la part de leurs pairs ou de leurs entraîneurs. "Le bizutage existe depuis longtemps, mais personne ne veut en parler ni même aborder le sujet. Et tout se passe comme s’il était normal de subir ce type de violences lorsqu’on intègre une équipe", poursuit Violaine Chabardes, ancienne commandante d’unité de la Gendarmerie nationale, reconnaissant que ce problème est encore davantage amplifié lorsque les jeunes "sont hébergés au sein de structures".

La Fédération française de basket-ball (FFBB), quant à elle, se dit "très vigilante et très à cheval sur la prévention de ces risques" liés à toute forme de harcèlement, de violence ou de bizutage. Elle précise qu’un "rappel du cadre légal et des bonnes pratiques" est systématiquement adressé aux personnes encadrant des mineurs, y compris au sein des staffs des équipes de France jeunes.

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