Grand entretien "Je suis comme un animal blessé" : dernier festival "Le temps d'aimer la danse" pour Thierry Malandain qui se prépare à faire ses adieux au Ballet de Biarritz

Le chorégraphe assure pour la dernière fois la direction artistique de l'événement qu'il supervise depuis 26 ans. Avec une franchise touchante, cet hypersensible nous confie son émotion et sa douleur de devoir quitter à la fin de l'année le ballet qui porte son nom.

Article rédigé par Valérie Gaget
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 14min
Le chorégraphe Thierry Malandain à Biarritz. (JEAN-MARIE PÉRIER)
Le chorégraphe Thierry Malandain à Biarritz. (JEAN-MARIE PÉRIER)

La 36e édition du festival "Le temps d'aimer la danse", organisée jusqu'au 21 septembre au pays basque, a commencé par un hommage. Juste avant Summerland, spectacle d'ouverture de Benjamin Millepied, Serge Blanco, le maire de Biarritz, s'est adressé à Thierry Malandain : "D'un Biarrot à un autre, je veux simplement vous dire merci (...) Merci d'avoir fait danser Biarritz, merci d'avoir fait de la danse un langage partagé. Merci d'avoir offert à notre ville tant de beauté, d'émotions et de rencontres". L'édile a ensuite invité les spectateurs du théâtre de la Gare du Midi à lui offrir une ovation debout.

Au lendemain de cette soirée mémorable, nous avons longuement dialogué avec Thierry Malandain. Le chorégraphe quittera le 31 décembre prochain la direction du Centre Chorégraphique National - Malandain Ballet Biarritz, qu’il dirige depuis 1998. Le Bayonnais Martin Harriague, son ancien élève du ballet junior de Biarritz, actuel directeur du ballet de l'Opéra Grand Avignon, lui succèdera. Thierry Malandain a appris en 2018, comme on prend un coup de massue, que le ministère de la Culture, lui demandait de libérer son poste à l'âge de 65 ans. Cette décision, qu'il vit comme un renvoi, il ne l'a pas vue venir et ne la comprend toujours pas. Bien qu'il ait dépassé de deux ans le délai imparti, c'est un homme à fleur de peau qui répond à nos questions. Un témoignage intime et d'une rare honnêteté.

Franceinfo Culture : Comment appréhendez vous, à titre personnel, ce dernier festival ?
Thierry Malandain : C'est un peu particulier. Je suis obligé de prendre du recul par rapport à mon départ, de prendre une distance avec mes émotions sinon c'est trop éprouvant. Ce ballet, c'est mon entreprise depuis 40 ans. En 1986, on a quitté à huit le Ballet Théâtre Français de Nancy (Ballet de Lorraine actuel) et on a fait notre troupe. Aujourd'hui, nous ne sommes plus que trois. C'est une nouvelle histoire qui s'écrit. Martin Harriague était ici en août pour commencer son Don Quichotte. Moi, j'en ai profité pour faire du tri dans les photos. J'ai jeté beaucoup de choses. Reste à faire le tri des costumes. Le départ se rappelle à vous [il dit rarement moi ou je] dans chaque chose qu'il va falloir laisser.

Qu'avez-vous prévu pour le mois de décembre ?
Le dernier spectacle que je vais faire est une reprise de l'un de mes ballets, L'Amour sorcier. Ce sera aussi la première du Don Quichotte de Martin Harriague. Mon parcours a toujours été jalonné de signes, de choses un peu bizarres, de synchronicités. Jorge Gallardo, le décorateur avec lequel j'ai travaillé pendant 37 ans est décédé en novembre dernier. Or il se trouve que L’Amour sorcier est le premier ballet sur lequel j'ai travaillé avec lui en 1988. Pour lui rendre hommage, je vais peut-être faire une exposition de costumes, avec les plus beaux. Moi, je ne voulais pas être chorégraphe mais décorateur donc il y en a plein de costumes que j'ai cousus moi-même. Je pense que les plus beaux, on les enverra ensuite au Centre National du Costume de Scène de Moulins et les autres, je ne sais pas. Dans le stock, qu'on appelle ici la grotte, il y a par exemple les costumes de mon premier ballet. Je les ai cousus à la main en tournée avec le ballet de Nancy parce qu'à l'époque je n'avais pas de machine à coudre. Je les ai fait repiquer ensuite pour les consolider.

Je ne veux pas être une ombre tutélaire sur l'avenir du ballet.

Thierry Malandain

Franceinfo Culture

Vous allez en garder une partie quand même ?
Je ne sais pas, parce que Martin Harriague, il fait quand même partie de la famille, donc toutes les affiches de spectacle ou toutes les photos qui sont ici, sur les murs, elles ne vont pas disparaître tout de suite. Mais dans le même temps, je veux pas être une ombre tutélaire sur l'avenir du ballet, ce ne serait pas très sain. Ni pour lui, ni pour tout le monde ici, donc, c'est très complexe.

Vous avez signé une centaine de ballets, repris par de nombreuses compagnies dans le monde. Ils seront aussi donnés à Biarritz, non ?
Pour l'heure, je ne le souhaite pas. Ils vont être donnés jusqu'à la fin de la saison et après, j'aimerais que non parce que les danseurs vont changer [Il y aurait 7 départs programmés]. Si mon successeur avait été un directeur artistique, quelqu'un qui fait ses programmes en invitant différents chorégraphes, je pouvais plus ou moins laisser mes ballets mais à partir du moment où c'est repris par un chorégraphe, c'est normal qu'il imprime sa marque et qu'il le fasse aussi à travers le choix des danseurs. Martin Harriague, c'est moi qui l'ai mis en avant, en connaissance de cause, c'est-à-dire que j'ai mis en avant son talent. Je n’ai pas mis en avant un successeur, enfin, je veux dire un héritier. Et ça, il y a peu de monde qui comprend, à commencer par la Délégation à la danse du Ministère de la Culture.

Quelles missions vous avait confié le maire de l'époque, Didier Borotra, quand il vous a fait venir à Biarritz ?
Les missions des Centres Chorégraphiques Nationaux, c'était Création, Sensibilisation, Diffusion. Ce que nous faisions avec notre compagnie depuis toujours, notamment à Saint-Étienne. Mais à cette époque, moi, j'étais "le vilain néoclassique". Pour certains, c'était une aberration que l'on confie un Centre Chorégraphique à un ringard comme moi. Quand vous êtes CCN, vous entrez dans l’association des centres chorégraphiques et vous côtoyez des gens que vous n'avez jamais côtoyés. À mon époque, Régine Chopinot, Maguy Marin, Gallotta, Prejlocaj, la redoutable Saporta… on vous regarde comme si vous étiez un pestiféré quoi ! On a fait plein de choses dehors, plein d'actions avec les enfants, c'était nouveau ici.

Vous avez sorti la danse des murs ?
Oui et l'outil, ça a été Le temps d'aimer la danse. On est arrivé ici en 1998 et en 2000, Didier Borotra a souhaité que je prenne la direction du festival. C'était pas facile au début. La tendance, c'était surtout des choses classiques. Elles étaient à la gare du Midi et les choses plus contemporaines étaient au Casino de Biarritz. Moi, j'ai changé ça. J'ai mis parfois des choses contemporaines à la gare du Midi et des petites formations classiques au Casino. En 2000, le festival s'étalait sur 15 jours, avec surtout des choses le week-end. J'ai demandé à le resserrer pour en faire un moment plus fort. Mon intention, c'était que le ballet de Biarritz danse peu, pour faire venir les autres compagnies, pour que le public puisse se former à autre chose. J'ai essayé de perturber les usages. Avec les moyens qui étaient les miens. Au début par exemple, on offrait une place gratuite aux enfants avec lesquels on travaillait pour qu'ils viennent avec leurs parents. C'est de l'hameçonnage et ça a marché parce que les enfants ont traîné les parents. Et maintenant, la physionomie de la salle n'est plus la même. Le public est plus mélangé, la moyenne d'âge a baissé.

Thierry Malandain en répétition avec les danseurs du CCN-Malandain Biarritz Ballet. (OLIVIER HOUEIX)
Thierry Malandain en répétition avec les danseurs du CCN-Malandain Biarritz Ballet. (OLIVIER HOUEIX)

Pourquoi le ballet de Biarritz porte-t-il votre nom ?
Au début, il s'appelait Ballet Biarritz. C'est le maire, Didier Borotra qui a voulu qu'on y joigne mon nom. C'était un peu pour faire le pendant du ballet Preljocaj (installé depuis 1996 à Aix-en-Provence). Mais c'était aussi parce que, pendant longtemps, on nous a pris pour une compagnie de danse traditionnelle.

Vous avez été élu en 2019 à l'Académie des beaux-arts, dans une nouvelle section Art Chorégraphique, avec Carolyn Carlson, Blanca Li et Angelin Preljocaj...
Je ne le voulais pas du tout, c'est vraiment le fait du hasard. J'ai été élu premier, au premier tour, sans faire campagne. C''est pas pour me lancer des fleurs, mais aujourd'hui, je réalise que c'est très rare. Le compositeur Laurent Petigirard avait été élu secrétaire perpétuel avec le projet de remettre la danse à l'Académie des beaux-arts. Je ne me suis pas présenté mais une critique de danse m'a dit que mon nom avait été donné. Je pensais que c'était comme une décoration. J’ai découvert la veille de la clôture des candidatures qu’il fallait postuler. J'ai passé tout mon lundi de Pâques à la maison à envoyer une lettre de motivation à tous les académiciens. Et le mercredi, j'étais en répétition, le Perpétuel m'appelle pour me dire que je suis passé au premier tour.

Que faites-vous concrètement en tant qu'académicien ?
L'Académie passe son temps à aider les arts. Nous, on attribue deux résidences chorégraphiques à Paris. Ça veut dire un logement, un salaire, un studio et puis 5 000 € On attribue aussi des prix. Par exemple, le dernier en date, c'est Jean-Claude Gallotta. La dotation est de 30 000 €, c'est pas énorme, mais le jeu c'est qu'il la redistribue à trois jeunes chorégraphes de son entourage. L'Académie a un rôle consultatif par rapport au ministère de la Culture. Le secrétaire perpétuel m'a déjà demandé de faire des notes, notamment une note sur la diffusion la danse à l'étranger.

Vous pensez avoir plus de temps à l'avenir à consacrer à l'Académie des beaux-arts ?
Pour tout vous dire, je deviens vice-président en 2027 de la section Art Chorégraphique et président en 2028. Ça me fait très peur. C'est pas de mon fait. C'est parce que le secrétaire perpétuel est élu pour cinq ans et que dans chaque section, la vice-présidence et la présidence, ça tourne tous les ans. Ça va m'obliger à venir toutes les semaines à Paris.

C'est une bonne chose ?
À dire vrai, ça déjoue tous mes plans (Il sourit). Là, je suis en train d'acheter une maison à la campagne et je voulais faire un break. Mais quand le Perpétuel, un homme formidable, m'a appelé pour me parler de ça, il était tellement enthousiaste, et moi, j'étais tellement sous le choc, que j'ai pas su quoi lui dire.

Mon départ, et je me fais soigner pour ça, je l'ai vécu comme une blessure.

Thierry Malandain

Franceinfo Culture

Mais pour vous qui croyez aux signes, c'en est un ! Une porte se ferme, une autre s'ouvre...
Oui, oui, c'en est un, mais ça va m'obliger à beaucoup changer et j'estime que c'est un peu tard... L'Académie, c'est un lieu très impressionnant, avec toutes les statues... C'est un peu comme au Parlement, il y a une petite estrade avec le Perpétuel, le président, le vice-président... Tout ce que je suis pas ! C'est pas ma nature. Je ne veux pas faire le faux modeste mais j'en ai rien à faire des honneurs.
Si je dois tout vous dire, et après je vous paierai pour la séance (rires), mon départ, et je me fais soigner pour ça, je l'ai vécu comme une blessure. Donc je suis comme un animal blessé. Et dans la foulée, j'ai perdu ma mère qui était malade depuis plusieurs années. On est six enfants, je suis l'aîné, et je ne savais pas que le départ d'une mère, ça pouvait être si tragique. Ça a été dévastateur. Je ne pouvais plus bouger, plus rien faire et je n'avais qu'une envie, c'était de me casser. Mais je ne pouvais pas le faire. Quand vous êtes patron, vous ne pouvez pas. Et en novembre, Jorge le décorateur avec lequel je travaillais, un grand ami, est parti également. Donc, ça fait trois deuils coup sur coup.

Navrée pour cette question un peu dure mais la décision du ministère, vous ne l'avez pas vue venir ?

Non parce que pour moi l'acte créatif a toujours été une douleur. J'ai la chance d'avoir ce don mais ça n'évite pas le travail, ça n'évite pas le stress. La compagnie, ça a été difficile de l'amener jusque-là et j'avais beaucoup de lassitude. Mais comme c'est une histoire collective, je me suis toujours dit : "On y va quoi !" Alors quand la Délégation de la danse du Ministère m'a dit "En 2024, t'auras 64 ans, il est temps de t'arrêter", c'était comme un coup de semonce. Vous avez des gens très âgés qui sont en pleine activité. Cunningham, on lui a pas demandé de s'arrêter ! Après est arrivé le Covid et on m'a accordé deux ans de plus. Mon dernier mandat de 4 ans était soumis d'emblée à une condition : aucune augmentation de subvention. L'administrateur du ballet a quand même demandé 60 000 € euros, à savoir 15 000 € par tutelle. Dans cette salle, les uns après les autres, tous ont refusé et moi, j'ai dit : "Vous savez, Mesdames et Messieurs, c'est pas grave, c'est moi qui vais les donner." Parce que depuis 40 ans, mes cachets extérieurs, je les laisse à la compagnie. Je ne suis pas un saint, mais on a fait une œuvre collective.

Vous en voulez à quelqu'un en particulier ?
Je ne vais pas la citer. J'en veux à l'ignorance. Pour moi, cette décision représente l'ignorance de notre pays. À travers moi parlent mes prédécesseurs. C'est dur ce que je vais dire mais, pour moi, danse et France, ça rime avec maltraitance. Les livres d'histoire de la danse font l'impasse sur l'histoire humaine de la danse. Ils mettent en avant des dates, des mouvements artistiques, mais pas le sang et les larmes qui ont coulé pour arriver à établir ces dates et ces faits. On a un métier dont l'industrie est méconnue. C'est en ce sens que je parle d'ignorance. Il y a des politiques qui sont des fers de lance, qui vous aident et d'autres qui vous ralentissent. Notre pays, il est malmené et ralenti par la classe politique. J'estime que dans tous les domaines, il y a des gens talentueux, des gens pleins d'énergie et parce qu'eux sont incompétents et ignorants, ils nous ralentissent. Je semble intransigeant mais j'ai 40 ans d'expérience. Et je trouve que c'est d'abord à eux de se remettre en cause.

De quoi êtes-vous le plus fier dans tout ce que vous avez accompli ici à Biarritz depuis 1998 ?
D'avoir démontré que les classiques ne sont pas sectaires. Au début "Le temps d'aimer la danse" était critiqué parce que la programmation était éclectique. Il fallait de la danse contemporaine à tout prix. Et moi je trouve que la danse contemporaine peut être excluante. Si un spectacle est difficile, un mec qui vient tiré par sa femme, qui fait l'effort, et qui se fait suer pendant une heure, c'est légitime qu'il ne revienne pas. D'où les répétitions publiques qu'on organise. Les gens peuvent voir de tout et certains filent à la billetterie parce que ce qu'ils ont vu, finalement, c'est pas mal. On ne peut pas demander au public d'être infiniment cultivé, surtout si on veut démocratiser.

Vous êtes fier de cette stratégie de programmation éclectique ?
Oui, parce qu'elle a amené les gens à aiguiser leur curiosité. Parfois même, je dirais, à tout applaudir. Je n'ai jamais voulu faire mon Lifar, ça veut dire jouer les gourous et dire aux gens, vous devez aimer ça. Je suis fier mais je répète que ce n'est pas mon œuvre, c'est une œuvre collective. Et on peut y associer Yves Kordian parce que c'est le seul qui reste de l'équipe d'il y a 40 ans. Lui, il est plus fort que moi. Moi, j'aurais abandonné plein de fois.

Martin Hurriague, vous l'avez beaucoup soutenu ?
Je n'ai rien fait d'extraordinaire. Martin, il est arrivé par le destin, comme ça. Et je me suis dit : ce mec, il a quelque chose de spécial. J'aime pas tout. Mais il a une façon particulière, il a un esprit, parce qu'aujourd'hui, il y a beaucoup de faiseurs. C'est super facile d'aligner les pas. Aujourd'hui, vous pouvez tout piquer sur Internet, c'est super facile. Mais d'avoir un esprit, une souffrance, ça c'est particulier. C'est ça qui m'a guidé. J'espère et je pense que je ne me suis pas trompé.

Vous m'avez dit qu'un autre chorégraphe, Benjamin Millepied, avait été pressenti ?
Exactement. Hier, il était très touché de l'accueil du public. Je l'ai pris par les épaules, mais si j'avais osé, je l'aurais pris dans mes bras parce que c'est quelqu'un qui m'impressionne énormément. Sa notoriété m'impressionne. Quand il s'est désisté, il a écrit une lettre à Yves Kordian et à la présidente de notre conseil d'administration de l'époque, Catherine Pégard, devenue depuis ministre de la Culture. Je l'ai lue et j'étais infiniment touché.

Qu'est-ce qui vous a touché dans cette lettre ?
En fait, moi, je le croyais un géant et il a dit avec grande honnêteté, que d'autres n'auraient pas eue, qu'il fallait être présent tout le temps à Biarritz. Et que lui, de par sa vie familiale, la garde alternée de ses enfants, il ne pourrait pas l'être. Et il ne voulait pas faire les choses à moitié.

Pour finir, qu'est-ce que je peux vous souhaiter ?
D'être enfin en paix. Vous avez vu que je suis quelqu'un d'agité, de perturbé. Quand on fait des métiers comme les nôtres, pour apporter la beauté, pour soulager le monde, on ne supporte pas ceux qui l'abîment. Au début, on a une énorme naïveté, une énorme foi. Après, avec l'expérience, quand on voit ceux qui le désagrègent, ça devient insupportable. J'ai toujours, toute ma vie, été pétri de doutes. Là où je suis content d'arrêter, c'est que je ne vais plus avoir peur. Et c'est un grand soulagement.

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