Victoires de la musique 2026 : comment Theodora est devenue l'incontournable "Boss lady" de la scène musicale

Avec cinq nominations, Theodora est à 22 ans la favorite de la 41e cérémonie des Victoires de la musique.

Article rédigé par Lison Chambe
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 6min
Theodora à la Fête de l'Humanité en septembre 2025 (CLAIRE SERIE / HANS LUCAS)
Theodora à la Fête de l'Humanité en septembre 2025 (CLAIRE SERIE / HANS LUCAS)

"Elle a tout d’une icône", s’extasie Melchior Leroux, réalisateur des deux clips acclamés Fashion Designa et le récent Des mythos. Lorsqu’on demande à ceux qui travaillent aux côtés de la jeune artiste, nommée dans cinq des neuf catégories des Victoires de la Musique, tous semblent s’accorder sur ses prédispositions à un succès phénoménal.

En décembre 2025, elle est l’artiste féminine française en tête des ventes grâce à la réédition de son premier album Mega BBL. Au classement général, elle est quatrième, derrière Gims, Jul et Werenoi. "Elle m’a toujours donné l’impression qu’elle était prête pour tout ça ", confie son attaché de presse Manuel Figueres, qui l’accompagne depuis la sortie de son album Bad Boy Lovestory en 2024. "Elle a franchi toutes les étapes avec un naturel assez rare chez les jeunes artistes. En interview, c’est elle, on n’a pas eu à faire de média training, c’est assez impressionnant ", défend-il. "Elle a un aplomb, une assurance, une finesse d’esprit, un discernement qui est extrêmement singulier ", souligne-t-il, et il se permet de rappeler son âge : seulement 22 ans.

Il y a de là trois ans, seule une poignée d’initiés connaissaient la jeune artiste. Fille d’exilés politiques congolais, Lili Théodora Mbangayo Mujingab connaît une enfance mondialisée. Elle naît en Suisse puis déménage, au rythme de ses parents, en Grèce, à la Réunion avant d'atterrir en Bretagne, à Rennes. En 2022, elle emménage dans un studio à Saint-Denis, avec son grand frère et beatmaker, Jeez Suave. Elle quitte alors sa classe préparatoire aux grandes écoles et se donne un an pour réussir à vivre de la musique. Sur internet et parmi un public underground, elle se fait connaître à la parution du clip drôle et kitch Le paradis se trouve dans le 93, en honneur à son nouveau chez elle. Elle publie ensuite Lili aux paradis artificiels, Tome 1 puis Tome 2. Les deux EP sont d’ores et déjà un condensé de séduisantes bizarreries, entre hyperpop, rap, et sonorités afro caribéennes.

Mais c’est en septembre 2024, que le grand public la découvre avec Kongolese sous BBL. Sur les réseaux sociaux, TikTok principalement, les sonorités de bouyon - un genre musical afro-caribéen - et les paroles qui mêlent une célébration de son corps de femme noire et une personnalité pleine d’humour, interpellent puis séduisent. "Au début je me suis dit : mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?", explique Sonia. Cette fan de 25 ans, chargée de communication, attend avec impatience les quatre Zénith remplis en quelques minutes par l'artiste qu'elle classe maintenant parmi ses préférées. "Puis je l’ai écoutée en boucle. J’écoute beaucoup de shatta et de bouyou. Mais là ça changeait tellement dans ce qu’on pouvait écouter. Il y a eu un coup de foudre, dans sa voix, son style, sa manière d’être. Tout me donnait envie d’en savoir plus ". En février 2026, le titre cumule près de 76 millions d’écoutes sur Spotify. Il s’agit du second plus gros succès de l’artiste après l’entraînant Melodrama, en featuring avec Disiz, qui, lui, a largement dépassé les 110 millions d’écoutes sur la même plateforme.

Touche-à-tout

Quelques mois plus tard, Theodora publie Bad Boy Lovestory, puis sa réédition XLL, Mega BBL en mai 2025 (l’album a été depuis certifié triple disque de platine avec plus de 300 000 ventes) fort de collaborations aussi éclectiques que prestigieuses : Jul, Juliette Armanet, Luidji ou encore Chilly Gonzales.

Mega BBL passe de sons donnant l’irrémédiable envie de danser comme Zou Bisou à des morceaux d’une grande sensibilité comme Les Oiseaux rares, chanté en duo avec Juliette Armanet. Theodora livre un album d’une très grande maturité, aussi personnel que divertissant, le tout dans une perpétuelle exploration musicale.

Mais la recette Theodora n’est pas que musicale. C’est un tout, une personnalité forte, un personnage de scène identifiable. "Elle s’amuse dans tout ce qu’elle fait, ce qui fait que c’est aussi agréable de travailler avec elle", explique le réalisateur Melchior Leroux qui a commencé à travailler avec elle en 2023. À cette image, sa garde-robe est constituée de couleurs flash, mini-shorts, de jogging oversize, de dizaines de bijoux, de plumes, de fourrures… Une esthétique qui mélange un côté diva à la Lady Gaga, l’imagerie des strip clubs américains et des codes plus niche des tréfonds d’internet.

"La première fois que je l’ai vue, elle avait les cheveux teints en verts. Je l’ai trouvé magnifique", explique Ileana, 25 ans. Elle découvre Theodora "avant qu’elle explose", avec Le Paradis se trouve dans le 93. Elle la décrit comme une "geek ", une "nerd un peu bizarre qui assume un côté baddie". Et pour cause : Theodora s’est autoproclamée la "Boss Lady", une étiquette qu’elle assume jusqu’au bout, tout en jouant sur son ambiguïté. Elle aborde frontalement son côté hypersensible, amoureuse transie, pleine de rêves, "au point d’en perdre le sommeil", comme elle chante dans Ils me rient tous au nez.

Une "petite fille noire un peu bizarre"

"Je crois que c’est cette sensibilité, ce côté hyper sincère et pluriel qui me parlent", explique Léa, 22 ans. Quand Theodora dédie son prix Révélation féminine de l’année à la cérémonie 2025 des Flammes "à toutes les petites filles noires un peu bizarres ", la jeune étudiante se reconnaît. "Dans les médias, on est toujours présentées selon les mêmes schémas comme la femme noire en colère par exemple. Theodora est singulière, elle change nos représentations", souligne Léa.

Rokia Bamba, DJette, "artiviste", et créatrice sonore surenchérit : "elle bouscule les codes de l’industrie hyper-patriarcale de la musique. Elle n’est pas docile. Cette docilité imposée aux corps des femmes noires." 

Theodora ne se tait pas, ni sur sa condition de femme noire artiste, ni sur ses engagements politiques. À la fête de l'Humanité en septembre 2025, elle chante avec un haut floqué "Free Congo" contre le conflit armé en cours. Elle se mobilise contre l'extrême droite, se targuant fièrement de ne pas "avoir de fachos dans ses concerts". "Elle incarne une sorte de contre-pied à l'extrême droite, dans un climat où tout régresse, ses couleurs, son corps, ses messages, me font du bien", explique Léa.

Etre une femme noire dans un milieu masculin, c’est lutter contre une hypersexualisation, se battre constamment pour sa légitimité, pour sa respectabilité. 

Rokia Bamba

France Info

Theodora s’inscrit dans le sillage d’artistes noires qui se sont confrontées à une industrie qui ne leur faisait pas de place : Aya Nakamura, Shay, Yseult ou encore la chanteuse belge Lous and the Yakuza. "Theodora a ça de singulier qu’elle est difficile à classer musicalement, et donc difficile à ranger dans une catégorie. C’est ce qui la rend si ensorcelante", observe Rokia Bamba.

D’un public de niche, mais fidèle, Theodora est passée à une audience beaucoup plus large, en témoignent ses cinq nominations aux Victoires de la musique. "Je pense qu’elle ne s’est jamais posé la question de faire de la musique ‘underground’ ou ‘mainstream’, répond son attaché de presse Manuel Figueres. Elle sait ce qu’elle fait comme musique, elle sait où elle voulait aller, et elle sait ce qu’elle propose. "

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Si elle continue de travailler entourée de ses proches, un véritable refuge selon Manuel Figueres, Theodora s’ouvre néanmoins à l’international, ne serait-ce que du côté des producteurs de ses projets à venir.

Pour son dernier single Des Mythos, aux sonorités plus acoustiques et aux textes très intimes, elle s’est entourée de l’américain Anoop D'Souza et le londonien Decster. Sur Instagram, la Boss Lady s’est renommé "Miss Kitoko", est-ce l’annonce d’une nouvelle ère ? Une chose est sûre, l’"oiseau rare" continue de faire son nid.

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