Ptite Sœur au Grünt Festival 2025 : une proposition radicale sur une scène rap en mutation
L'artiste, connue surtout des initiés jusqu'à présent, réalise une percée dans le monde du rap. Sur la scène du plus incontournable festival dédié au genre en France, sa prestation a été comme une mise à nu pleine de hargne et de maladresse.
Cette année, pour la première fois à la Grande Halle de la Villette à Paris, au milieu de la programmation du Grünt Festival rassemblant 9 000 festivaliers et la fine fleur du rap – Zamdane, JeanJass ou Rim'K, venu faire une apparition –, c'est bien la jeune rappeuse Ptite Sœur qui s'est illustrée vendredi 24 octobre. Une performance radicale, jusqu'au-boutiste et en profond décalage avec le reste de la programmation, symbole d'un rap français en pleine mutation.
"Je suis venue juste pour elle. Pour ce qu'elle raconte, pour ses paroles et sa musique trash. Elle a des trucs à dire. Elle raconte une réalité qu'on tait, une réalité crue", confie Zoé, 18 ans, accrochée à la barrière qui la sépare de la scène.
Il est 19h30. Dans la Grande Halle de la Villette, les concerts s'enchaînent sur deux scènes installées aux extrémités de la salle. Alors que H JeuneCrack est à peine à la moitié de sa performance, une foule compacte s'amasse déjà à l'autre bout de la halle. Parmi eux, Sean, la vingtaine, auditeur fidèle de Ptite Sœur depuis deux ans ; "C'est un exploit qu'elle soit là. Ça veut dire qu'elle a progressé, qu'elle est reconnue".
En treize ans d'existence, le média Grünt aura mis en lumière bien des grands noms du rap francophone actuel : Theodora, Alpha Wann, les Belges Caballero et JeanJass, Lala &ce, Doums… Avec ses sessions de rap sur YouTube et l'organisation, depuis quatre ans, de son Grünt Festival, le média est devenu un prescripteur et un défricheur incontournable.
Une esthétique du chaos
Sur scène, Ptite Sœur titube, se contorsionne, donne du corps et de la voix. Elle chante avec ses tripes. Ses textes s'enchaînent. Derrière une production électronique saturée, le fond reste ancré dans la tradition rap : clashs, punchlines et jeux de rythmes. Malgré quelques maladresses, des faux départs et des reprises, elle garde une fierté frôlant l'arrogance.
Un pied de nez à son passé dont elle distille des fragments entre deux vers : dépression, traitements, scarifications, santé mentale, usage de drogues et dysphorie de genre. "À l'étroit dans un corps comme si j'en avais grandi deux", lance-t-elle. Ptite Sœur aborde frontalement sa transidentité, un sujet quasi absent de la scène rap francophone.
Le public est suspendu à ses mots, chante, saute, crie. Il faut dire que les apparitions de la rappeuse sont rares : une à la Gaîté lyrique en 2023, une autre au Grünt Festival 2024, et une performance filmée pour le média, publiée sur YouTube début octobre.
Par pudeur ou par stratégie, son image est millimétrée. Peu d'apparitions publiques, aucune interview et une consigne claire à la presse : pas de photographes pendant le concert. Finalement, d'elle, on ne sait que très peu de choses. Ce n'est visiblement pas une barrière pour les festivaliers réunis ce soir-là qui scandent son nom et récitent ses paroles.
"Ptite Sœur, c'est moi"
La scénographie reflète son univers : des piles de téléviseurs cathodiques diffusent tour à tour du brouillage ou des images trash. Ptite Sœur revendique cette iconographie emo, sous-genre du punk rock aux textes cathartiques et à l'esthétique torturée. Celle d'une enfant des 2000, nourrie à MSN, qui s'est évadé d'une réalité parfois brutale à travers Skyblog et YouTube. "J'ai la tête tellement vissée à l'écran que je vois même plus mon reflet", rappe l'un de ses invités sur scène.
Samuel, 18 ans, venu la voir pour la première fois, se reconnaît dans cette esthétique. "Je ne suis pas très fan de la musique en soi, mais les textes me touchent. Moi, j'écoute du rap tout seul dans ma chambre, en jouant aux jeux vidéo la nuit. Ptite Sœur, c'est intime. C'est moi."
"Défendre ce qui est nouveau"
"Je déteste tout ce qui est réactionnaire, parce que c'est l'antithèse de l'art. Donc à partir du moment où quelqu'un propose quelque chose de nouveau, on aura toujours envie de le défendre", explique Jean Morel, créateur et programmateur de Grünt. Difficile pourtant de décrire son style sans tomber dans le jargon musical, tant il est singulier. Pour des oreilles non averties, la musique de Ptite Sœur sonne comme un mélange de techno brute, de sons saturés et d'expérimentations électroniques.
Le journaliste Manue Ka la décrivait ainsi dans Musique Journal en juin dernier v: "Pour caricaturer, Ptite Sœur s'inscrit dans cette musique ultramoderne où tout est 'hyper', tout est poussé à l'extrême – la texture digitale de la musique en premier lieu". Les frontières de sa musique sont troubles, entre la pop électro, le punk et le rap.
Un album qui fera date
Parmi le public, il y a les initiés, mais aussi beaucoup de curieux. Et ce n'est pas un hasard. Depuis trois semaines, le nom de Ptite Sœur est partout dans le milieu du rap. Son album Pretty Dollcorpse, sorti le 10 octobre en collaboration avec Femtogo et le beatmaker Neophron, s'est glissé dans le top 10 des ventes d'albums en France.
Sur le site Genius, site de référence pour consulter des paroles en lignes qui est devenu incontournable pour les fans de rap, il a même été le deuxième album le plus consulté, derrière The Life of a Showgirl de Taylor Swift.
Un succès fulgurant pour trois artistes issus de la scène underground, plus habitués à SoundCloud qu'aux tops des charts. Leur projet aborde, sans détours, des thèmes rarement évoqués dans le rap : violences sexuelles, dénonciation d'agressions au sein même de l'industrie musicale, prostitution, pédophilie, homophobie, dysphorie de genre.
Des témoignages crus, livrés avec une hargne rare, qui constituent un album qui prend à la gorge, "l'un des meilleurs de la décennie en cours", selon Jean Morel. Dans la fosse, Sam a, lui aussi, découvert l'artiste à la sortie de son dernier projet. "Je n'avais jamais entendu ça dans le rap, confie-t-il. Pourtant j'écoute beaucoup de rap engagé. Ça a été une énorme claque."
Le rap de son époque
Pour Jean Morel, ce tournant n'a rien d'étonnant. "Le rap est, par définition, une musique vouée à raconter les oppressions et les enjeux de société, affirme-t-il. Dans un contexte où les questions de genre, d'inceste ou de violences sexistes et sexuelles traversent la société, il est logique que ces thèmes s'invitent dans les textes. Ce qu'il faut saluer, c'est le courage de ces artistes qui osent le faire." Sur scène pourtant, Ptite Sœur ne rappe aucun morceau de Pretty Dollcorpse. Le public scande le nom de Femtogo, en vain. Gauthier, fan de longue date, comprend ce choix. "Femtogo est anonyme et ne fait pas de scène, analyse-t-il. Ce projet est tellement personnel pour lui – il y fait notamment son coming out – que le jouer sans lui aurait un peu dépossédé le message."
Quand la salle se vide, Joanna, 27 ans, reste dubitative. "Je suis venue par curiosité, parce que le Grünt, c'est fait pour découvrir. Mais entre les erreurs, les ratés, la musique plus techno que rap… Je n'ai pas trouvé ça à la hauteur. Fan de Booba et Niska, elle était venue pour des noms plus classiques de la programmation : JeanJass, Sherifflazone... "J'apprécie que le rap s'ouvre, mais là, j'ai surtout eu l'impression d'avoir pris un sacré coup de vieux", constate-t-elle en souriant.
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