"Cet enregistrement, c'est un point de non-retour" : avec son album "Gershwin Variations", le pianiste Lucas Debargue célèbre le maître américain et affiche ses ambitions de compositeur

Article rédigé par Annie Yanbekian
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 9min
Le pianiste français Lucas Debargue (ANDREAS FLECK / AFLECKIMAGE)
Le pianiste français Lucas Debargue (ANDREAS FLECK / AFLECKIMAGE)

Dans un double album foisonnant et audacieux, le plus anticonformiste des virtuoses français de la musique classique s'émancipe des habits du strict interprète pour revendiquer sa propre créativité.

Plus il avance dans sa carrière, plus Lucas Debargue, 35 ans, s'éloigne des conventions et coutumes adoptées par la majorité des concertistes classiques de son temps et des temps d'avant. Il y a dix ans déjà, lors d'un entretien accordé à notre rédaction, il dévoilait son franc-parler et une personnalité hors norme, à rebours du discours policé de ses pairs. Au fil des ans, ses recueils discographiques ont posé de solides jalons sur son parcours artistique, comme ses Sonates de Scarlatti ou son intégrale des œuvres pour piano de Gabriel Fauré. Mais le natif de Paris, élevé dans la région de Compiègne, a des envies qui vont bien au-delà du seul rôle de l'interprète, aussi brillant fût-il.

Dans son nouvel opus conçu autour de la musique et de l'esprit de George Gershwin (1898-1937), le pianiste franchit un cap déterminant. Gershwin Variations, sorti le 18 septembre chez Sony Classical, hommage ambitieux au grand compositeur américain, est conçu comme un diptyque. Le premier CD, enregistré avec l'Orchestre de Paris dirigé par Elim Chan, à la Philharmonie de Paris, regroupe l'illustre Rhapsody in Blue dans une version très personnelle du pianiste, le Concerto en fa et trois préludes. Le second donne à entendre les talents de compositeur de Lucas Debargue. À partir de douze thèmes - dont certains universellement connus - de Gershwin, le trentenaire s'est délecté à écrire un cycle d'Études virtuoses dans des esthétiques musicales différentes, lui qui déteste justement les cloisons entre les genres. Ce cycle s'achève dans une exploration fascinante de Summertime au travers de quelque vingt variations, façon Nocturne, Fugue, Tango ou Bossa Nova…

À l'image de George Gershwin dont les influences et le style fusionnaient jazz et musique classique, Lucas Debargue, avec son bagage d'autodidacte et de pianiste classique, chemine malicieusement au confluent de ces deux esthétiques. Une occasion en or de laisser libre cours à sa verve créatrice, opportunité qu'il a saisie avec un objectif précis, assumé et revendiqué le 10 septembre dernier à Paris, au Bal Blomet, délicieuse petite salle dédiée aux musiques improvisées, qu'il a découverte à cette occasion et où il a présenté son projet artistique entre récital commenté et dialogue avec le public à l'issue de sa performance. "Pour la première fois, je m'expose officiellement comme compositeur, je montre une face de ma personnalité que je n'avais jamais dévoilée au disque, a-t-il déclaré à la fin du concert. Cet enregistrement a une portée très personnelle, une résonance particulière pour moi, c'est un point de non-retour. Je ne peux pas revenir en arrière et je veux maintenant que mes compositions prennent une place centrale dans mes programmes et dans ma vie d'artiste." À la veille du concert, Lucas Debargue s'est confié à Franceinfo Culture.


Franceinfo Culture : Vous conférez une importance très spéciale à Gershwin Variations. En quoi est-ce un tournant ?
Lucas Debargue : C'est à la fois un hommage à Gershwin, un hommage à la littérature pour piano et à la technique pianistique, et c'est une sorte de statement [déclaration, en anglais] personnel sur ma propre technique et ma propre approche de mon instrument. Mon ambition avec ce disque, c'était de m'affirmer comme compositeur, comme arrangeur et comme improvisateur. C'est une étape très importante de ma carrière de pianiste. Je n'ai jamais fait ça jusque-là. Je suis très curieux de voir comment cela va être reçu, parce que Gershwin n'est malheureusement pas pris forcément très au sérieux par les plus puristes des classiques. Et il est considéré sans doute trop classique par les puristes du jazz.

Racontez-nous votre découverte de Gerschwin et du jazz.
J'ai découvert Gershwin par bribes, peut-être un extrait dans un film, un bout de Rhapsody in Blue quelque part, ou un bout du Concerto… J'ai découvert le Concerto en fa avec Hélène Grimaud et le chef David Zinman, c'est un CD que j'ai beaucoup écouté au début des années 2000. J'ai approfondi ma connaissance de Gershwin par plusieurs angles. Il y a eu l'angle des reprises par des grands virtuoses du jazz, l'angle des films de Fred Astaire et Ginger Rogers comme Shall We Dance, c'est immense, de l'art total… J'ai traversé une période où j'ai vraiment exploré le jazz, j'étais complètement possédé par le bebop notamment, avec les pianistes Bud Powell, Thelonious Monk, Duke Ellington. En faisant des recoupements, j'ai vu alors l'importance du répertoire de standards de Gershwin aux côtés d'Irving Berlin et Jerome Kern [deux autres illustres compositeurs de musique populaire et de comédies musicales]. Il y a Cole Porter aussi, mais ce qu'il y a d'intéressant avec la triade formée par Kern, Berlin et Gershwin, c'est qu'ils partagent cette histoire d'immigrés juifs d'Europe. Gershwin s'identifiait beaucoup à ses aînés de quelques années en qui il voyait des maîtres. Il se faufilait pour aller assister à des répétitions. S'il les a dépassés en popularité, il les admirait grandement.

Dans votre travail sur Gershwin, comment se côtoient la musique classique dont vous êtes issu et le jazz ?
Ce qu'il y a de plus jazz dans mon album c'est moins le style - de la façon la plus évidente parce que je suis un pianiste classique - que l'approche. Je ne peux pas jouer une musique sans me la réapproprier et sans inventer à partir de la base, ce qui est vraiment une approche jazz, puisqu’aucun jazzman ne va jouer scrupuleusement une partition telle qu'elle est écrite. Il va la réinventer, improviser dessus. Pour moi, c'était important d'aborder Gershwin aussi avec un esprit jazz. Gershwin est pleinement musicien classique et musicien de jazz, il avait tout, il écrivait, il était capable d'interpréter mais aussi d'improviser.

Interprète, improvisateur, compositeur, trois facettes désormais incontournables de votre manière de pratiquer votre art ?
Pour moi, c'est devenu difficile de prendre au sérieux un interprète qui n'écrit pas et qui n'improvise pas. Parce que ça veut dire qu’il est à distance de la musique, qu'il va avoir besoin d'intermédiaire pour rentrer en contact avec elle, que sans partition il n’y a pas de musique. C'est un problème. Pour moi, il faut être capable de générer de la musique sans qu'il y ait une partition préalable, avec un instrument, et ça suppose de connaître le langage musical, de chanter, danser, manipuler les accords. On n'imaginerait pas un jazzman qui ne connaît pas ça. Le jazzman, comme le musicien baroque autrefois, doit maîtriser ce qu'on appelle la basse continue en baroque, qui est en fait l'équivalent de la grille harmonique. La plupart des musiciens classiques ne savent pas quoi faire avec une grille. Ils ont appris un peu le chiffrage, l'équivalent du chiffrage américain, on l'a en classique aussi, c'est le chiffrage baroque. Autrefois, la formation du musicien classique passait par ça d'abord, jusqu'au début du XXe siècle. Il y a quelques profs qui ont continué, dont Nadia Boulanger. Quand on allait chez elle, c'était de l'interprétation mais aussi de l'écriture et de l'impro.

L'acte d'humilité, de respect de l'interprète à l'égard d'un compositeur, c'est d'écrire soi-même. De se confronter soi-même à ses problématiques. C'est ainsi qu'on se rapproche du compositeur. Autrement, on reste derrière, on se protège derrière le paravent de la partition et de tout ce qui s'est écrit depuis par les musicologues, les historiens. On se cache derrière cette masse culturelle et on brode autour. Mais ce qui compte à mon sens, c'est vraiment de se mouiller et d'être soi-même, de dire : "Voilà, quelle musique sort de moi ?".

Quelle est la part de l'improvisation dans votre disque ?
Il y en a un peu - même s'il devait y en avoir plus initialement. Il y en a dans le Concerto à certains moments, ainsi que dans la Rhapsody in Blue, la version solo où j'ai rajouté plein de passages. Et puis dans mes études, il y a des passages non écrits, donc que j'ai improvisés, entre deux sections. Donc l'essentiel est écrit, mais il y a quelques improvisations ici ou là, comme à la fin de The Man I Love, dans I Got Rhythm, dans They Can't Take That Away From Me, dans Someone to Watch Over Me...

Autant de titres qui évoquent un précieux patrimoine culturel américain…
Ce disque est aussi une déclaration artistique quant à l'Amérique. L’Amérique de Gershwin, celle qui s'exprime dans cet enregistrement, c'est l'Amérique que j'aime, en laquelle je crois. L'Amérique multiculturelle, ce creuset de différentes cultures qui se fécondent les unes les autres, et non pas celle d'un repli identitaire d'une culture qui perçoit les autres comme une menace. Ce repli identitaire qui touche tous les endroits du monde aujourd'hui. C'est incroyable de se dire qu'aujourd'hui, pour beaucoup de gens, la liberté, elle est de ce côté-là. Et que pour certaines personnes, il soit difficilement concevable que l'affirmation d'une culture passe par la reconnaissance de ce que les autres cultures peuvent lui apporter.

Ici par exemple, c'est quoi être français ? L'histoire de France n’est pas la même au nord et dans le sud du pays. Ceux du sud vont être davantage influencés par l'Espagne et l'Italie, ceux du nord vont davantage être influencés par la Belgique... Ça va à l'encontre d'une vision nationaliste du monde, d'une vision où les frontières prennent un poids démesuré. La chanson française que j'aime, c'est celle de Jacques Brel qui était belge, de Charles Aznavour qui était arménien, de Léo Ferré qui était d'origine monégasque… Alors, la France c'est quoi ? C'est comme l'Amérique de Gershwin qui était juif, russe, immigré aux États-Unis, passionné par le folklore hispano-américain et afro-américain. Et à la fin, on a une musique géniale. Une musique qui définit les États-Unis beaucoup mieux que Donald Trump.

Est-ce que vos prochains projets continueront d'aller dans la direction amorcée par Gershwin Variations ?
Dans cette direction je ne sais pas, mais en tout cas, je ne reviendrai pas en arrière. Je ne conçois pas de publier un disque où il n'y a que du répertoire. Je veux absolument ajouter quelque chose de personnel. Ce n’est pas possible de simplement faire de l'archivage. Quand on pense au nombre de versions des Sonates de Beethoven, des Variations Goldberg ou des Études de Chopin qui existent ! Je refuse d'empiler une version de plus… C'est pour ça que quand j'ai fait mon intégrale Fauré il y a quelques années, je l'ai enregistrée sur un piano unique, construit par un facteur français, Stephen Paulello, et qui a un son très peu conventionnel, assez novateur, auquel on n'est pas habitué. Il fallait qu'il y ait quelque chose d'autre, qui détonne.

L'agenda-concert de Lucas Debargue pour le retrouver sur scène sur ses différents projets musicaux
À écouter : les podcasts de la journée Lucas Debargue sur France Musique, le 9 septembre 2026 : Au cœur du jazz / Autour de midi / Le Coup de cœur de Stars du Classique
À voir : Dans un reportage d'archive de France 3, Lucas Debargue, star en Russie à 25 ans

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