Dans "Le Bel Obscur", Caroline Lamarche trace la voie d'une renaissance après la fin d'un déni amoureux
Finaliste du Goncourt, la romancière belge livre une réflexion saisissante d'intelligence sur le couple impossible qu'elle forma trente ans durant avec son mari homosexuel.
Avec Le Bel Obscur paru aux éditions du Seuil aux premiers jours de la rentrée littéraire, Caroline Lamarche accomplit décidément un joli parcours, se hissant en silence en outsider du prestigieux Goncourt, qui sera décerné mardi 4 novembre, aux côtés des trois autres finalistes, poids lourds du genre (Emmanuel Carrère, Laurent Mauvignier, Nathacha Appanah).
Un tour de force pas si étonnant quand on lit ce récit sans concession d'une vie conjugale hors-norme sur laquelle elle a manifestement beaucoup réfléchi, avant de réussir à s'en libérer.
"Montrer le sens de toute cette histoire"
Dès l'épigraphe du livre, la romancière donne une clé, citant ces quelques lignes de Virginia Woolf dans Une chambre à soi : "A un certain moment, elle doit se dire : voici l'instant où, sans rien faire qui soit violent, je puis montrer le sens de toute cette histoire." Et quelle histoire ! Pendant trente ans, la narratrice a partagé sa vie avec Vincent, père de ses filles, dans le confort bourgeois d'un quotidien en apparence sans histoire. Un homme solaire, sécurisant, dont elle était profondément amoureuse, mais qui au bout de sept ans de mariage lui avoua son homosexualité, imposant progressivement la ronde ininterrompue de ses amants, tout en la laissant libre de vivre ses expériences. Convaincu que leur union réinventerait "la machinerie conjugale", et que "si nous en parlons, rien ne pourra nous séparer".
Une reconfiguration complète de leur vie qu'elle va accepter par amour malgré le chagrin et les frustrations. "C'était si inconcevable, si insidieusement terrifiant, que je suis entrée dans le jeu du couple le plus étonnant. J'avais besoin de cette admiration à l'heure où l'on me priait d'être heureuse toute seule." Une solitude qui au fil des années va devenir abyssale malgré tous ses efforts pour honorer ce "pacte" avec Vincent et maintenir un lien.
L'illusion d'un amour comme rêve durable
Afin de trouver du sens à ce qu'elle vécut comme un bannissement au sein de sa propre maison, la narratrice replonge dans les archives de sa vie. Entre les pages de ses anciens journaux intimes, elle scrute les signes avant-coureurs du délitement, identifie ses illusions d'un amour "comme rêve durable", revisite certains songes hautement symboliques à l'image de cette maison volante qui évite tous les obstacles. Multitude de détails annonciateurs du crash, n'écartant nullement ses responsabilités. Tout ceci dans une langue maniant admirablement la distance nécessaire à l'exercice, alliée à une forme d'ironie qu'elle s'applique en permanence à elle-même, moquant son "masochisme natif", antidote ultime à toute forme de victimisation.
Mais le bout du tunnel surgira par la grâce d'un ancêtre oublié. "Les détours m'ont toujours servi", écrit-elle. Et c'est en effet en s'intéressant à l'élucidation du parcours de son arrière-cousin Edmond, qu'elle va puiser à travers lui la force de renaître.
Jeune ingénieur des Mines mystérieusement disparu à 30 ans, au milieu des années 1800, Edmond a, lui aussi, été effacé du récit familial. Comme Vincent l'a effacée de sa vie. Presque rien ne subsiste du jeune homme à part deux photos et quelques écrits. Sa tombe demeure introuvable. Sa mort vraisemblablement tragique. Edmond aussi était homosexuel. Banni pour cette raison. Une fraternité se tisse entre eux par-delà le temps et les ellipses au fil des découvertes. L'ombre de l'aïeul réintégré dans sa vérité intervenant dans le récit comme une évocation mystérieuse d'elle-même, un double poétique lui montrant le chemin de sa propre réhabilitation après des décennies de non-dits.
Retrouver une forme d'intégrité
Dans ce récit d'une femme en quête de libération, ce qui frappe d'emblée, c'est l'absence totale de jugement, de rancune ou de colère. Le personnage de Vincent, dépeint dans sa complexité, conserve malgré tout l'aura de ces êtres épris d'absolu et d'une certaine rage de vivre. L'amour pour lui reste omniprésent. Il incarne aussi à sa façon un questionnement universel sur la liberté sexuelle, les manières qu'il reste à inventer pour revivifier la notion de couple et les liens familiaux. À ce titre, l'un et l'autre parviennent in fine à transformer leur histoire, après la séparation, en quelque chose d'apaisé et d'empathique.
Bien sûr, la reconstruction de la narratrice après le deuil de son idéal conjugal reste le cœur du récit, mais il doit être envisagé comme la tentative d'une femme qui s'affranchit d'un déni et qui parvient à travers ses recherches, ses réflexions et l'écriture à retrouver une forme d'intégrité. Et c'est très émouvant.
"Le Bel Obscur" de Caroline Lamarche, éditions du Seuil, 230 pages, 20 euros
Extrait : "Après tout, nous avions mis en place une nouvelle équation – Je m'appartiens, tu t'appartiens –, à moi de me débrouiller sans en faire tout un foin. Cependant, je m'obstinais à associer le sexe à l'amour, ce en quoi j'avais tort : si ce rêve se brisait perpétuellement, c'est qu'il était absurde. Ma mère, championne de l'éducation genrée, m'avait instruite en ces termes : "Qu'un homme trompe sa femme, c'est normal, qu'une femme le fasse, c'est dégoûtant." Ma grand-mère, plus modérée, avait lâché un jour : "Dommage qu'on ne puisse épouser une femme, ce serait quand même plus simple." À quoi Simone de Beauvoir, que ni l'une ni l'autre n'avait lue, ajoutait dans Le Deuxième Sexe : "Le mot "amour" n'a pas du tout le même sens pour l'un et l'autre sexe et c'est là une source des graves malentendus qui les séparent." (page 120)
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