Réseaux sociaux : plus belle la vie... partagée ?

par Clara Beaudoux vendredi 26 avril 2013 15:45, mis à jour le vendredi 26 avril 2013 à 19h20
A l\\\'exposition Dynamo au Grand Palais
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ENQUÊTE | 82% des internautes français sont inscrits sur au moins un réseau social. Au quotidien, ils racontent plus ou moins leur vie, partagent les photos de ce qu'ils voient, ce qu'ils mangent, ce qu'ils font. Comment ces nouveaux comportements les ont-ils changés, individuellement et collectivement ? Pourquoi ce besoin de partager ? Quel impact sur le quotidien et les relations sociales ou affectives ? Que cela révèle-t-il de la société actuelle ?

Cette semaine Jérôme était en vacances au Vietnam, Stephen a
mangé une galette complète, Camille a eu une petite fille, Olivier est allé au
carnaval de l'école de son fils, Xavier et Elodie sont allés voir Beyoncé à
Bercy, Loïc a pique-niqué, Aurélie était à Saint-Malo et Mathieu à Gerardmer. 

Aucun d'eux ne nous l'a raconté. Mais on le sait parce qu'ils l'ont partagé. Ils ont choisi Twitter, Facebook, Instagram ou autres, et font partie des 82% d'internautes français présents sur au moins un réseau social (selon l'Observatoire des réseaux sociaux de l'Ifop). Matteu, trentenaire qui partage généreusement sa vie sur les réseaux, résume les choses ainsi : "Il s'agit d'une démarche à la fois individualiste (je suis dans un endroit cool donc je suis cool et j'essaie de vous rendre un peu jaloux) et collective (puisqu'on a envie que nos proches voient les photos et interagissent avec)".

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Depuis plusieurs années les
sciences sociales se penchent sur la question de ces nouveaux usages. D'une
discipline à l'autre, les analyses ne sont pas les mêmes. "Je
pense que ces réseaux sont comme des espaces de développement personnel, qui
viennent révéler une fragilité narcissique
", estime pour sa part Michael
Stora, psychologue, psychanalyste, cofondateur de l'Observatoire des mondes numériques. "Ce besoin a tout prix aussi bien
de manière quantitative par le plus grand nombre d'amis, mais aussi de manière
plus qualitative, dans le fait que lorsque je poste quelque chose les likes ou
commentaires viendraient valider que j'ai bien de la valeur
". 

"Une grande cour de récréation"

Du côté des sociologues, cette analyse narcissique n'est pas
vraiment partagée. "Il y a une sorte d'exposition de soi mais que je ne
trouve pas si narcissique que ça, ça voudrait dire qu'on se regarde soi-même,
en fait on se regarde dans le regard des autres
", analyse Dominique Cardon,
sociologue au laboratoire des usages d'Orange Labs et professeur associé à
l'université de Marne-la-Vallée. "Ce serait comme dire que jouer à la
belotte c'est démontrer quelque chose de soi
", ajoute André Gunthert, sociologue
et fondateur de Culture visuelle.
Le chercheur y voit plutôt un "jeu collectif", "une grande
cour de récréation
", "un jeu dont la rétribution se mesure au nombre
de commentaires et de likes
".

Les de pieds, de chats et de nourriture marchent particulièrement bien
pierrebrt Autre

Les photos de pieds, de chats et de nourriture marchent particulièrement bien sur Instagram  ©DR

Une grande cour de récré qui possède sa règle du jeu. Un
des codes sur lequel tombent d'accord les chercheurs : les internautes dévoilent
leurs joies, beaucoup moins leurs peines. "Facebook est un lieu qui prône
une pensée positive
", indique Michael Stora, psychanalyste, pensant bien sûr
à l'absence de tout bouton "dislike". "Les réseaux sociaux ne
sont pas une vraie mise à nue de l'individu, car ce qui est montré est très calculé
: on montre qu'on est heureux, les relations sociales, les fêtes, mais on ne montre
pas la tristesse, l'échec, les difficultés
", confirme Dominique Cardon,
sociologue.

"Une mise en scène de soi-même"

Car bien sûr on ne montre que ce que l'on veut bien montrer.
"C'est de l'auto-fiction, une mise en scène de soi, avec souvent un
désir d'apparaître comme on aime, aimerait apparaître
", analyse le psychologue Michael
Stora. Le sociologue Dominique Cardon pointe alors cette
différence d'approche dans la vision de ce qu'est Internet, selon les
disciplines : "Dans la psychologie majoritairement on pense qu'il y a deux
mondes séparés, le monde réel et le monde virtuel, et que dans le monde virtuel
le moi des individus se theâtralise, on y voit donc plutôt les risques. Alors
que les travaux de sociologie montre tous qu'il n'y a pas de clivage entre les
deux mondes, le virtuel est dans le réel, le réel est dans le virtuel
".

"Tout le monde apprend sur Facebook à gérer une image
sociale partageable, qui peut très bien être très
éloignée de la réalité
". "Les plus grandes gueules sur Twitter deviennent parfois les plus timides en vrai", confirme Matteu. "Mais cela n'a rien de nouveau, quand on s'habille pour
sortir en ville on se fabrique un personnage, et on n'a pas attendu les réseaux
sociaux pour ça, Internet est le révélateur
de fonctionnements très courants auxquels on n'avait pas forcément fait
attention
", indique le sociologue André Gunthert.

"Vivre l'évènement tout en pensant au récit qu'on en
fera"

"Ce qui est nouveau, c'est que ça veut dire que dans
nos vies, et surtout dans l'univers juvénile, on vit l'évènement tout en
pensant au récit de l'évènement qu'on va en faire
", indique Dominique Cardon, sociologue au laboratoire des usages d'Orange Labs. "Il y a une sorte de petit dédoublement des individus, ça rend les individus un
peu plus calculateurs, rationnels ou réflexifs dans leur manière de vivre les
choses
", ajoute le professeur associé à l'université de Marne-la-Vallée.

Parmi les autres règles du jeu, celle de l'image. "Les
images ont un intérêt, c'est qu'elles permettent d'obtenir facilement une
rétribution, il n'y a pas trop de travail pour produire ce contenu, et elles
sont d'un bon rapport de rentabilité au niveau de la récompense
", indique
André Gunthert. "On communique de plus en plus en images, c'est quelque
chose de très nouveau
", ajoute Michael Stora."Des études
scientifiques montrent que la sensorialité visuelle est surinvestie depuis 20 ou
30 ans, et maintenant que nous avons les outils à portée de main, cela permet
de démocratiser et de faire qu'on communique de plus en plus en images
", ajoute
le psychologue.

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DR Autre

Sur le compte Instagram de Dominique, attablé dans un restaurant du 11e arrondissement de Paris © DR

Dans cette grande cour de récréation, parmi les
"formules iconographiques standardisées", on trouve les photos de
repas
. "Ce
sont des images très typiques, où on ne prend pas trop de risque, on ne livre
pas beaucoup de soi, mais on donne beaucoup de place à la réaction de l'autre.
Les photos de plats, avec les photos de chats, sont celles qui suscitent le
plus facilement des commentaires
", ajoute André Gunthert, enseignant
chercheur à l'EHESS.

Les photos de plats, c'est justement un des dadas de
Dominique. Cet entrepreneur de 52 ans est attablé seul dans un restaurant du 11e arrondissement de Paris, son iPhone posé à côté de sa fourchette. Chaque jour,
il partage sa vie sur les réseaux sociaux, principalement Instagram, notamment
ce qu'il mange de bon. Pour s'amuser d'abord, et puis "si jamais je meurs en sortant du resto, je laisse
une trace à mes amis, à mon fils, ils verront ce que j'ai fait les dernières
heures
", explique-t-il. Face à lui, une assiette de canard. Celle-là il ne
la partage pas : "Je ne partage pas tout quand même, et puis les gens qui
me suivent finissent par s'interroger sur l'aspect financier, si je suis
toujours au restaurant...
"

"Ces mecs qui oublient de manger"

Aux fourneaux du restaurant le Septime, dans le 11e,
où déjeune Dominique ce jour-là, Bertrand Grébaut est mitigé face à "ces
mecs qui oublient de manger
". Il les voit au quotidien, ceux qui
dégainent leurs smartphones dès l'assiette posée sur la table, pour partager
avant même de déguster. "D'un certain côté c'est flatteur, ça prouve que
les gens passent un bon moment, qu'ils ont envie d'immortaliser
", indique
le chef. "Mais quand c'est à l'excès, que c'est tous les plats, pendant
cinq minutes, pendant que le plat refroidi... Quand on met autant de soin a
préparer notre assiette, on est toujours un
peu ennuyé que ce côté photos et partage sur les réseaux prenne le pas
sur la simple démarche de manger, sur le plaisir
", ajoute-t-il. D'autant
que le chef change chaque jour sa carte, "j'aime bien ce côté
éphémère
", "quitte à ce que ça reste un souvenir flou".

Pas question que les souvenirs restent flous pour Dominique,
qui explique que toutes ces photos lui servent aussi de "mémoire", "pour
pouvoir retenir le nom d'un vin par exemple
". Une pratique que Dominique partage
avec sa femme Françoise. Lorsqu'ils sont au restaurant, ensemble, ils ne s'arrêtent
pas pour autant. "Quand on est à Londres, on cherche des restos où il y a
du wifi pour pouvoir poster en direct
". Attablés face à face, chacun
sort son portable et poste une photo. "C'est un jeu, mais en même temps ça m'agace, parce que parfois j'ai
l'impression que sa tête est ailleurs...
" avoue Dominique.

Sur le compte Instagram de Dominique
DR Autre

Sur le compte Instagram de Dominique © DR

Les "liens faibles" de plus en plus forts

Car, dans ce cas-là, au-delà du téléphone, c'est aussi avec
d'autres que lui que Françoise communique. Comme si tous ses followers étaient
attablés avec eux ? "On est en train de découvrir qu'il y a des personnes
avec lesquels on a plus de contacts qu'avec notre femme, nos parents, nos enfants, nos amis, car on échange plus avec eux de manière quotidienne
", explique
Michael Stora, psychanlayste.

"Cela a été pas mal étudié par les chercheurs américains, les réseaux sociaux concernaient
les liens faibles plutôt que les liens forts
", indique à ce sujet André
Gunthert, sociologue. "Alors évidemment le fait d'entretenir des relations régulières avec un
cercle beaucoup plus important de gens plus éloignés, ça finit par tisser des
liens, donc c'est paradoxal car au fur et mesure du temps les liens faibles
deviennent de plus en plus forts
", ajoute le sociologue. Sans compter que
ces réseaux permettent d'abolir certaines barrières sociales ou hiérarchiques.

Une drogue ?

"C'est toujours un peu
frustrant quand on veut raconter un truc à un ami qui dit 'oui je t'ai lu
sur Twitter' ça nous apprend à pas trop se confier tout le temps
finalement...
", raconte également le twittos Matteu. "Ma compagne a un peu
craqué certains soirs, quand j'étais sur Twitter avant le repas, après, devant
la télé et ensuite au lit, mais depuis elle s'est inscrite et j'essaie de me
calmer, par exemple le week-end quand je sors en famille je ne prends carrément
plus mon téléphone pour ne pas être tenté...
", ajoute-t-il.

"Parfois j'essaye de poser le portable, mais on devient
vite addict
", indique également Dominique. L'addiction ? "Pour moi ce
n'est pas une addiction à Twitter ni au smartphone, c'est une dépendance affective qu'on a à l'égard de l'autre, à ce
groupe, à nos followers, Internet n'est qu'un médium
", analyse Michael
Stora, psychanalyste. "J'ai eu l'occasion de parler avec des responsables
d'association des dépendants affectifs et sexuels, qui viennent confirmer un
peu ce que je dis : on a deux fois plus de monde, pourquoi ? Parce que ces
objets-là sont venus amplifier de manière folle une pathologie déjà pré-existante
", ajoute-t-il.

Une "incapacité à être seul" ?

Loin de la pathologie, au cœur de l'exposition Dynamo, au Grand Palais, Charlotte déambule portable à la main, elle partage en direct ce qu'elle voit avec ses amis sur Facebook. "Je partage avec mes amis, j'en ai beaucoup à l'étranger, pour leur montrer ce que je vois. Comme à un concert où j'appellerais quelqu'un pour lui faire écouter".

Là encore plusieurs théories se confrontent. "C'est quand même révélateur d'une profonde incapacité à être seul", analyse Michael Stora. "Cela nous montre que finalement ces personnes sont un peu comme l'image du tout petit l'enfant qui se retourne pour voir que sa maman voit bien ce qu'il est en train de faire, non pas dans un but de surveillance mais dans une sorte d'attention conjointe. Il y a un besoin, et cela vient révéler une grande fragilité narcissique chez beaucoup de nos contemporains", ajoute-t-il. "De la partager immédiatement, on voit bien que c'est la dimension sociale qui joue plutôt que la dimension personnelle, c'est vraiment l'idée de rendre un moment collectif et le plaisir qu'on y trouve est augmenté du fait du partage", considère pour sa part André Gunthert, sociologue.

Des visites "augmentées" dans les musées

Est-ce que pour autant, Charlotte vit moins les choses ? Est-ce
qu'elle profite moins de sa visite ? "Ah ça c'est un grand débat, très
ancien
", répond le sociologue Dominique Cardon. "Mais vous savez il y a aussi des gens
plongés dans leurs guides ou audioguides, et qui regardent en
fait à peine les œuvres, là il n'y a pas trop de nouveauté
", précise-t-il. "Cela
veut aussi dire documenter son trajet, garder des traces pour s'en souvenir, ça
ne veut pas dire que les œuvres ont disparu de notre vision, mais que de temps
en temps on les écrante avec un appareil, c'est aussi une forme d'augmentation
de la visite dans les musées
", ajoute le sociologue.

Et le responsable du numérique au Grand Palais en est
convaincu. "Avant on était plus dans une idée de contemplation devant les oeuvres,
de lieu sacré, la visite muséale comme un moment de solitude et de réflexion,
mais aujourd'hui la visite se fait d'une manière qui évolue
", indique Roy
Amit. A force de constater ces nouveaux comportements, le
Grand Palais a d'ailleurs décidé d'autoriser depuis septembre dernier la prise
de photos au cœur des expositions. "Parce que les gens le font de toute façon", explique Roy Amit. Pariant sur ces nouveaux comportements, le
musée propose également une application spéciale qui permet de partager les photos prises dans l'exposition du moment.

"Je pense qu'il y a une véritable expérience de l'œuvre
de manière directe qui se fait à travers l'œil, et une autre expérience de l'observation
à travers un appareil, mais il n'y a pas une expérience qui soit meilleure que
l'autre
", ajoute-t-il.

Au Grand Palais
CB Radio France

Au Grand Palais © Radio France CB

L'inquiétude des plus âgés

"Ce qui est compliqué c'est que c'est en train de
changer des choses, mais beaucoup moins en rupture qu'on l'imagine... Il est probable que les générations qui sont nées avec ces
formes de réseaux vont avoir des pratiques de communication et de mise en scène
de soi qui sont plus naturelles, plus immédiates, ça ne veut pas dire qu'elles vont faire tout et n'importe quoi
", indique le sociologue Dominique
Cardon.

Face à l'inquiétude de certains, l'Académie des Sciences
publiait en janvier dernier un rapport pour tenter de "rendre compte de façon mesurée des aspects positifs et
négatifs rencontrés lorsque les enfants de différents âges utilisent ces divers
types d'écran
". "Livré seul aux écrans, l'enfant dérivera dans la
solitude, tandis qu'accompagné il en fera des usages nouveaux que la génération
de ses parents n'imagine pas. Prudence lucide et émerveillement attentif sont,
en fin de compte, les meilleurs services que nous puissions rendre à cet enfant
du siècle nouveau
", indique notamment la conclusion du rapport.

Un "énorme révélateur instantané" de la société

Mais ce serait donner un rôle bien grand aux réseaux sociaux
que de croire qu'à eux seuls ils font changer les comportements. "Pour moi
c'est le révélateur d'une position dans la société, je ne crois pas que Facebook
ait suffisamment de puissance pour changer l'identité d'un être humain
",
analyse Michael Stora, psychanalyste. "Les
études montrent que les réseaux sociaux renforcent le capital social de ceux
qui ont déjà du capital social, donc reproduisent des formes d'inclusion et
d'exclusion déjà existante
s", ajoute Dominique Cardon. 

Les réseaux sociaux ne seraient en fait qu'un "énorme
révélateur instantané
" de notre société. "Les transformations de
l'individualisme contemporain sont liées à l'apparition dans tous les univers (scolaires, professionnels, familiaux) d'une idéologie du 'accomplis-toi
toi-même, montre que tu es singulier et différent', c'est le moteur socio-culturel
qui conduit aux formes d'exposition de soi sur les réseaux sociaux. Mais en
même temps les réseaux amplifient le phénomène et lui donnent plus de
consistance, d'importance
", ajoute Dominique Cardon, sociologue. "Toute révolution veut inventer l'avenir en changeant
le vieux monde, et personne ne sait vraiment où celle-ci aboutira
", note
également l'Académie des sciences.