Orpaillage illégal en Guyane : une lutte impossible ?

par Alice Serrano vendredi 14 février 2014 15:09, mis à jour le lundi 17 février 2014 à 05h00
Au Suriname, juste en face de Maripa-Soula
Clara Beaudoux Radio France

REPORTAGE | Un territoire grand comme le Portugal, recouvert à 90 % de forêt amazonienne, en proie depuis des dizaines d'années à la ruée vers l'or. Après la mise en place d'un dispositif de lutte contre les chantiers d'orpaillage illégaux en 2008, leur nombre est reparti à la hausse depuis 2012. Une situation qui désespère les acteurs de terrain.

A Maripa-Soula, à l'ouest de la Guyane, un peu plus de 30 secondes de pirogue suffisent pour franchir la frontière entre la France et le Suriname. Terre riche en sédiments, la forêt amazonienne qui recouvre 90 % de ce département français est un véritable terrain de jeux pour des milliers d'orpailleurs illégaux, venus principalement des régions défavorisées du Suriname et du Brésil. A Maripa-Soula, commune la plus étendue de France, et dans ses alentours, leurs traces sont partout.

Voir le temps nécessaire pour la traversée de la frontière :

Le lundi 28 avril 2014

Guyane : frontière France-Suriname en pirogue © FranceInfo

Juste en face de la rive française, de l'autre côté du fleuve Maroni, de nombreux vendeurs, principalement des Asiatiques (on les appelle les "Chinois", comme on parle des "Arabes" en métropole) vendent tout le nécessaire pour les orpailleurs : vêtements, pelles, nourriture, etc... "Juste en face de la France, il y a tout le matériel légal pour l'orpaillage et la France ne peut rien faire", déplore Florent Taberlet, chargé du programme terrestre à WWF Guyane. Les paquets destinés aux orpailleurs se reconnaissent facilement, entourés de sac-poubelles et de scotch, pour résister aux voyages en pirogue et en quads au cœur de la forêt.

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Les paquets destinés aux orpailleurs © Radio France CB

On trouve aussi tout le nécessaire pour divertir les orpailleurs : bordels et bars s'affichent le long du fleuve, et les conséquences sociales qui vont avec.

La devanture du bordel de Maripa-Soula, en face de la berge française
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La devanture du bordel de Maripa-Soula, en face de la berge française © Radio France CB

"Beaucoup de maladies sur les sites d'orpaillage

C'est au bord de ce fleuve, dans un troquet côté Suriname, que Jean-Baptiste accepte de nous parler. Il est orpailleur dans les environs, il a également travaillé sur des chantiers de l'autre côté du département, à Oyapock, à la frontière avec son pays, le Brésil. Agé de 40 ans, il enchaîne les chantiers illégaux en Guyane depuis 2006. Il a laissé derrière lui un petit garçon qu'il n'a pas vu depuis quatre ans, et regrette un peu d'être venu ici, il réfléchit à rentrer chez lui.

Jean-Baptiste, orpailleur dans le secteur de Maripa-Soula
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Jean-Baptiste, orpailleur dans le secteur de Maripa-Soula © Radio France

Jean-Baptiste décrit ses conditions de vie très difficiles sur les sites d'orpaillage, "travail 24 heures puis repos 24 heures", "le manque de sommeil". Jean-Baptiste est payé en fonction de l'or qu'il trouve, il gagne 30 % de ce qu'il ramasse. Sur ses bras : des cicatrices toutes fraîches, il a été agressé à Noël dernier, par un couple qui lui a dérobé son or. Il ajoute qu'il y a "beaucoup de maladies sur les sites d'orpaillage", notamment car l'eau est pleine de déchets. Les orpailleurs ne se soignent pas non plus contre le paludisme et développent des résistances : "La France pourrait devenir le vecteur d'un nouveau paludisme", s'inquiète Denis Lenganey, chef de la délégation territoriale Maroni du Parc amazonien de Guyane.

Destruction de l'environnement

Sur le fleuve lui-même, donc encore plus près de la France, on aperçoit également des barges qui servent à pomper les sédiments au fond du fleuve, pour tenter ensuite d'en extraire de l'or. De la même manière, les orpailleurs retournent les berges du fleuve, détournent les rivières et créent de véritables marais d'eau stagnante.

Barge sur le fleuve Maroni
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Barge qui pompe les sédiments pour trouver de l'or © Radio France CB

Ces actions remettent en suspension des boues naturellement chargées en mercure, et libèrent du méthylmercure, toxique. C'est la première forme de pollution au mercure, qui s'ajoute à celui que les orpailleurs utilisent pour solidifier le précieux métal. Quand les orpailleurs ne cherchent pas l'or dans les sédiments, ils le font dans la roche, on parle alors d'orpaillage "primaire".

Ainsi, les chercheurs d'or détruisent des milliers de kilomètres de cours d'eau, de roches, et déforestent, entraînant la disparition d'espèces et modifiant la chaîne alimentaire.

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Que fait l'Etat ?

L'opération interministérielle "Harpie" a été lancée en 2008 contre l'orpaillage illégal. Elle a conduit à une diminution des chantiers, qui ont repris de plus belle depuis 2012 : 

Pour la plupart des acteurs sur le terrain, les moyens sont en fait insuffisants. Les orpailleurs "sont très malins et très souples de leurs actions : ils vous transportent une pelle mécanique qu'ils démontent complètement", explique Denis Lenganey, chef de la délégation territoriale Maroni du Parc amazonien de Guyane. Ces activités illégales empêchent d'ailleurs en grande partie le parc d'accomplir ses missions premières, de développement local et de conservation du patrimoine.

En face des orpailleurs qui s'adaptent en permanence, on a une "intervention trop réglée, trop soumise à des horaires, des règles administratives", bref "une inadaptation du cadre par rapport au contexte", dénonce Denis Lenganey.

"Les forces de l'ordre ont moins l'habitude des quads"

Et puis les orpailleurs savent qu'ils ne risquent pas grand chose en France, alors que les méthodes de la police surinamienne semblent bien plus musclées. Denis Lenganey raconte qu'un jour un Brésilien a dit : "Ah la police française, oui ils sont gentils avec les enfants, les femmes et les mafieux".

Beaucoup pensent aussi que si tout cela se passait plus près de la métropole, et non pas à 8.000 km de là, "on aurait fait quelque chose". "Il n'y a pas un pays européen qui accepterait d'être occupé par une armée comme cela", dénonce également Rémi Pignoux, médecin à Maripa-Soula, qui s'inquiète depuis des années des conséquences environnementales de la pollution au mercure engendrée par ces chantiers. Pour lui, l'Etat ne veut pas arrêter ce phénomène, "et il nous demande à nous de gérer les conséquences sur les Amérindiens". "On nous demande d'agir en aval alors qu'il faut agir en amont", ajoute-t-il.

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Des accords intergouvernementaux peinent à se mettre en place. Un accord franco-brésilien signé en 2008 contre l'orpaillage illégal a été ratifié par la France en 2010 et vient seulement d'être ratifié par le Brésil, il prévoit la destruction du matériel utilisé dans l'exploitation illégale de l'or dans une zone de 150 km de chaque côté de la frontière. Aucun accord n'a été signé avec le Suriname.

Le fleuve Maroni sépare la France du Suriname
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Le fleuve Maroni sépare la France du Suriname © Radio France CB

Les opérateurs légaux dépités

Et du côté des opérateurs miniers légaux, on désespère... Carol Ostorero est depuis 20 ans dans l'orpaillage légal, à la tête de deux sociétés minières en Guyane. "Les choses n'avancent pas, on n'a pas un gouvernement qui comprend les choses et traite le sujet à la hauteur des dégâts", dénonce-t-elle. "Il n'a aucun moyen : ni stratégie, ni financier, rien, absolument rien du tout".  

Régulièrement, les orpailleurs illégaux traversent les concessions légales, voire s'installent dessus et cherchent de l'or. "Aujourd'hui on arrive même au point où on doit leur montrer nos documents administratifs pour qu'ils daignent partir, donc c'est le monde à l'envers !", explique Carol Ostorero, que cette situation a poussé à s'engager en politique. Elle décrit à la fois un "sentiment de révolte, de haine, d'humiliation, on a l'impression d'être violé" :

"Comme si on entrait dans notre maison, on  s'empare de nos biens, on casse tout et on s'en va"

Certains mettent en cause les relations que les opérateurs légaux entretiendraient avec les orpailleurs illégaux, "entre les deux il y a l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette" disent certains. "C'est facile de dire ça quand on n'est pas capable de traiter le problème, l'orpaillage légal à bon dos", répond-elle.

Pas sûr que la refonte du code minier engagée par Arnaud Montebourg, qui doit se rendre en Guyane le 21 février prochain, ne satisfasse ces opérateurs. "Tout cela n'est rien pour lutter contre ce fléau", ajoute-t-elle, "c'est le seul secteur d'activité sur toute la France où la production illégale est dix fois supérieure à la production légale".

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