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Solitude : entre le besoin des autres et l'envie d'autonomie

le Lundi 25 Juin 2012 à 14:45
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Suite à la parution d'une nouvelle étude menée par la Fondation de France, nous parlons beaucoup de solitude, aujourd'hui, sur France Info. Une solitude qui fait des ravages dans toutes les classes d'âge, chez les jeunes, chez les personnes âgées, mais aussi chez les 30-40 ans. La cause première en est, de très loin, la précarité. Mais pas seulement.

Le collectif engendre aussi de la frustration individuelle, ce que Freud appelait "le malaise de civilisation" © Radio France - /N.C.

Parfois, même quand nous avons les moyens de rompre avec ce sentiment de solitude, nous hésitons à aller vers les autres. Par exemple dans le cadre des vacances. Car aujourd'hui, grâce à des agences de voyage ou même grâce à des sites spécialisés, il est plus facile que jamais de se trouver des compagnons de route aussi nouveaux pour nous que les paysages que l'on va découvrir ensemble... Et pourtant, ce mode de tourisme en groupe ne fait pas que des adeptes, bien au contraire.

Nous en parlons avec Anne Laure Gannac, rédactrice en chef adjointe à Psychologies Magazine.

Dans le numéro de ce mois-ci, vous publiez un article sur ces gens qui ne supportent pas de voyager en groupe, en supposant qu'ils sont, sinon majoritaires, en tout cas, très nombreux.  C'est quand même étrange, ce paradoxe entre, d'un côté, un sentiment de solitude dont il est bien évident qu'il est particulièrement délétère. Et d'un autre côté, cette réticence que nous aurions à partir en groupes. Comment est-ce qu'on peut l'expliquer ?

C'est toute l'ambiguité de l'être humain tiraillé entre le besoin de l'autre, le besoin des autres, d'être dans le collectif : le besoin d'appartenance. Et en même temps, le désir d'autonomie, de liberté individuelle, au risque du repli sur soi. Pourquoi ? Parce que l'autre, les autres, s'ils sont la cause de notre plaisir, c'est-à-dire que grâce à eux on va, pour le le dire simplement, avoir plus de plaisir dans la vie, grâce au partage, à l'écoute, etc... Dans le même temps, ce sont ces autres, aussi, qui limitent notre plaisir et notre désir : " je ne peux pas tout faire pour moi parce qu'il y a les autres ". Dès qu'il y a collectif, il y a forcément frustrations individuelles ; c'est l'une des explications du fameux " malaise dans la civilisation " dont parle Freud.

C'est ce qui expliquerait que certains puissent rester seuls ? Pour ne pas avoir à se limiter, à se soumettre aux règles que la vie à plusieurs pourrait leur imposer, c'est ça ?

Oui : "Mon désir est trop grand, trop important pour que j'accepte qu'il puisse être limité, voire dévoré par celui de l'autre", en gros. Mais le comble c'est ce que ce "choi"" fait au nom de sa propre liberté, paradoxalement, il nous enferme, puisque cela revient à dresser des barrières entre nous et les autres. On se met soi-même en cage, d'une certaine façon ; dans la prison dorée de sa solitude.

Sauf que le prix à payer est cher : la solitude c'est quand même dans la très grande majorité des cas, une souffrance.

Bien sûr, parce que ce fonctionnement, ce choix dont on parle ici n'est généralement pas conscient. Il peut tenir à une histoire personnelle, familiale... Cette peur d'être ainsi absorbé, en quelque sorte par le désir des autres, par les autres, on le retrouvera, par exemple, chez des gens qui, enfants, ont eu du mal à se faire entendre, à imposer leur propre désir. Pourquoi ? Les raisons peuvent être multiples : on a grandi dans une famille nombreuse, ou au contraire, dans une famille très repliée sur elle-même, ayant peu de liens avec les autres. Où le monde extérieur pouvait être vécu ou nommé comme étant d'abord une menace. Ca, c'est une croyance avec laquelle on va grandir et qui, sans qu'on s'en rende toujours compte, va conditionner notre rapport aux autres.

Et c'est pour cela, pour revenir à l'article que vous publiez dans Psychologies Magazine, que certains vont dire, plus tard, qu'ils " détestent partir en vacances en groupe" ?

C'est, en tout cas, une caractéristique de ce que l'on appelle l'anxiété sociale. Qui peut d'ailleurs aussi tenir à une peur du jugement des autres. "Est-ce que je serai à la hauteur ? Est-ce que je vais me faire accepter ? Est-ce que, tout simplement, je vais être aimé ?"  Ca, c'est la question sous-jacente à bon nombre de problèmes relationnels. Parce que c'est la question fondamentale : celle du petit enfant en nous. Cet enfant qui est né dépendant de l'autre, de l'amour de l'autre. En l'occurrence de la mère. Sa survie en dépendait. Or, "grandir bien", c'est sortir de ce rapport de dépendance à l'autre. C'est-à-dire avoir une base suffisante de confiance en soi et de connaissance de soi pour savoir aller vers les autres sans être dans cette quête d'amour, de reconnaissance. C'est, d'une certaine façon, pouvoir passer d'un "rapport" à l'autre, (un rapport qui sous-entend une demande, une attente) à une véritable "relation"  à l'autre, autrement dit une relation de soi à un autre soi, une relation entre deux êtres autonomes et matures.

 

Au fond, pour vivre bien avec les autres, il faut déjà vivre bien avec soi, avoir suffisamment d'estime de soi et de confiance en soi.

C'est ça : pour ne pas craindre le jugement, ni la comparaison. Parce que quand on part en vacances en groupe, et bien on va nécessairement fréquenter "le bout en train", la fille plus sexy que toutes les autres, le type à l'humour inégalable, etc.

En même temps,  est-ce que cette réticence au groupe, en tout cas aux vacances en groupe, est toujours le signe d'un malaise personnel ? Est-ce que ca ne peut pas être, au contraire, la preuve d'une certaine force de caractère que de vouloir voyager seul ?

Si, bien sûr ! On peut vouloir voyager en groupe pour de mauvaises raisons, aussi, si je puis dire ! Notamment pour ne pas avoir à choisir ses destinations, pour se laisser entraîner, pour se fondre dans le groupe, pour se sentir protéger. Parce que c'est ça la fonction première du groupe : de protéger ceux qui lui appartiennent. Or, certains n'ont pas besoin de cette carapace. Donc oui, comme vous le dites, dans ce cas là, c'est plutôt une preuve de force et d'autonomie. Et puis, en plus, ca peut être l'occasion de faire de vraies rencontres. Une vraie rencontre avec soi, d'abord : on connaît plus d'un cas de ces grands voyageurs solitaires que ces périples ont fait grandir. Et puis de vraies rencontres avec son environnement et avec les gens sur place. Mais à la condition d'être suffisamment à l'écoute de soi, c'est-à-dire, toujours, d'avoir cette base de confiance, d'assurance, de connaissance de soi.

Au fond, ce que l'on voit c'est que pour être capable de vivre bien dans le groupe ou au contraire, pour vivre bien ses moments de solitude, la condition reste la même.

 

 

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