Si les agriculteurs sont souvent catalogués à droite c'est que longtemps, ils l'ont été "pour le patrimoine". Aujourd'hui, ils sont nombreux à revenir du sarkozysme. Reportage en Seine-et-Marne et décryptage avec François Pureseigle, sociologue et ancien ingénieur agricole.
En février 2011, à l'ouverture du Salon de l'agriculture, Christian Jacob, chef de file UMP à l'Assemblée nationale, reprochait à Dominique Strauss-Kahn de ne pas "correspondre à l'image de la France". Lui, agriculteur de profession et député dans la Brie, se vantait d'incarner "le terroir et les territoires, la France qu'on aime bien".
Jean-Paul Vandaele a démarré dans le métier avec Christian Jacob en Seine-et-Marne, au début des années 1980. Il est resté agriculteur, mais son métier a évolué – loin du folklore du "terroir", justement. La place de l'agriculture dans le débat politique aussi.
A la tête d'une exploitation moyenne de 145 hectares de culture céréalière dont deux tiers de blé, adhérents à la FNSEA, Jean-Paul et son épouse Véronique sont restés à droite.
En cela, ils sont représentatifs du monde agricole : en 2007, 88% des exploitants de plus de cent hectares disaient avoir voté pour Nicolas Sarkozy.
Longtemps à droite "pour le patrimoine"
Mais Jean-Paul, qui précise qu'il se sent appartenir au centre-droit "plutôt pour des raisons de convictions personnelles, comme l'attachement à l'égalité, que pour des raisons professionnelles", observe que sa profession évolue sur l'échiquier politique :
"On peut peut-être dire que la tradition de droite est liée à un certain patrimoine, malgré tout. Des gens qui ont essayé de travailler toute leur vie pour avoir quelque chose n'ont pas forcément envie que ce soit dilapidé.
Mais cette idée est de moins en moins vraie, alors que dans le passé la terre appartenait à certaines familles bien ancrées. Aujourd'hui, je refuse l'amalgame entre ma profession et un certain bulletin de vote."
La bataille pour le réservoir de voix du monde agricole se jouera à droite, puisqu'un émiettement des voix qui se profile. Parce que certains, comme Jean-Paul, continuent de s'inscrire dans une tradition centre-droit héritée de l'ancrage démocrate-chrétien auprès des agriculteurs alors que d'autres, comme son fils Samuel, 25 ans, qui vient de rejoindre l'exploitation comme salarié, se situe plus vers la "droite dure".
Ou, enfin, parce que d'autres, dans le voisinage "mais pas dans la famille", choisissent désormais le FN : Jean-Paul affirme en connaître dans son entourage immédiat, mais refuse d'en dire davantage, soudain taiseux.
Pour le sociologue François Pureseigle, rien de surprenant à cette attitude :
"Les langues se délient depuis 2002, quand le verrou a sauté. Cet électorat avait longtemps fait barrage à l'extrême-droite, notamment parce qu'il était marqué par cet héritage démocrate-chrétien. C'était le cas par exemple dans la France de l'Ouest.
Et puis, en 2002, les agriculteurs, comme les ouvriers, ont voté à 20% pour Jean-Marie Le Pen. [Au second tour] Nicolas Sarkozy a réussi à reconquérir cet électorat puisque 80% disent avoir voté pour lui."

Le céréalier est plus disert sur l'évolution de son métier. Qui imprègne ses attentes envers les politiques, qui évoluent en parallèle :
"Il y a trente ans, les politiques étaient omniprésents. L'agriculture était un endroit où l'on venait piocher les voix. L'agriculture avait une place prépondérante. Aujourd'hui, on reste un réservoir de voix, il ne faut pas se leurrer... mais on est quand même beaucoup moins nombreux."
Que 2% des actifs en France
Et pour cause : les agriculteurs ne représentent plus que 2% de la population active. Si l'on ajoute les retraités et les conjoints, de plus en plus nombreux à faire un autre métier, on ne dépasse pas 5% pour le monde agricole.
Samuel, le benjamin des trois enfants Vandaele, s'est récemment engagé. Au niveau syndical d'abord (comme secrétaire général du syndicat des Jeunes agriculteurs en Seine-et-Marne) et bientôt, "de plus en plus", au niveau politique. Il explique qu'il a à cœur de "faire entendre leur voix".
En filigrane, on entend la crainte de n'être plus représenté dans les différentes collectivités locales :
"On nous a un peu oubliés alors qu'on est des acteurs locaux qui faisons vivre les villages. On sait nous trouver quand il y a des problèmes. L'an dernier, j'ai sorti vingt-neuf voitures et trois camions du fossé en une matinée durant l'hiver.
Les collectivités locales pourraient nous associer davantage. Le monde agricole doit être mieux représenté. C'est d'autant plus important qu'il y a de moins en moins d'élus agriculteurs ou fils et filles d'agriculteurs. A nous de nous engager !"
Pour Jean-Paul, la raréfaction des élus issus du monde agricole, voire agriculteurs de profession, pose aussi un autre problème : une moindre prise en compte des évolutions du métier. Or Jean-Paul et Véronique, dont les parents n'étaient pas même propriétaires du foncier sur lequel ils faisaient de l'élevage dans des conditions "rudimentaires", ne disent que cela : la révolution copernicienne de leur secteur en trois décennies.
Agrotourisme et ouverture à l'urbain
Parce que c'était "très contraignant" et qu'il aurait fallu faire de nombreux aménagements pour rendre l'activité profitable, ils avaient renoncé très vite à l'élevage après leur mariage. Sans d'ailleurs savoir si les parents de Jean-Paul, arrivés à Pécy (Seine-et-Marne) "avec une valise" après la guerre, avaient trouvé à s'en émouvoir.
Au bout de quinze ans, au milieu des années 1990, ils ont hésité : une formation d'herboriste pour lui, qui avait toujours rêvé d'être médecin, ou une reconversion dans l'agrotourisme pour elle, qui officiait aux champs jusque-là mais n'avait pas de statut professionnel ?
Ce sera la deuxième solution, "malgré les voisins qui nous regardaient de très près et se montraient sceptiques".
Véronique, qui aimait pourtant le métier d'exploitante, ne dépend plus de la Mutualité sociale agricole.
Avec l'ouverture de la salle de réception qui fait maintenant le plein de mars à novembre pour des mariages, et récemment celle du gîte, elle a gagné en épanouissement, ainsi qu'"une ouverture sur le citadin, qui ne nous regarde pas comme un extraterrestre", dira le couple à plusieurs reprises :
"Ça a été un plus, une ouverture pour moi puisque très souvent, je travaillais sur place, mais je ne palpais rien. C'était quelque chose qui était difficile à vivre pour moi. Ça a été très important d'avoir MON activité.
J'aimais bien mon métier sur l'exploitation, j'ai beaucoup apprécié travailler en couple, travailler sur place, construire et avancer ensemble mais aussi de pouvoir élever nos trois enfants parallèlement au travail. Mais c'est mon mari qui ramenait le grain à moudre et je voulais un statut propre."
Jean-Paul, Véronique ou Samuel ne se sentent "pas particulièrement caricaturés" ou "méprisés" par le reste de la société, à un ou deux clichés près, façon "L'amour est dans le pré".
Pour autant, ils aimeraient que les politiques prennent davantage en compte l'éventail de toute leur activité. Et notamment "l'aménagement de l'espace par les agriculteurs, sans quoi la France ne serait pas la France", martèle Jean-Paul :
"Quand vous vous promenez en France, il ne faut pas oublier que sans le monde agricole, vous n'auriez pas cet espace-là. C'est là où les politiques ont fort à faire : l'entretien de l'espace. Et ils feraient bien de prendre mieux en compte cette partie-là de notre métier.
Quand vous allez au ski l'hiver, vous avez des avalanches. Certes, il y a de la neige, elle tient plus ou moins bien, peut-être... mais c'est aussi parce que les pentes ne sont pas broutées. Pourquoi ne sont-elles pas broutées ? Parce que les chèvres et les moutons ne sont pas rentables. S'ils ne sont pas rentables, il y a peut-être besoin aussi d'une intervention de ce côté-là..."
Lui qui se connecte tous les matins sur le Net pour suivre les cours, maintenant qu'il "commercialise en direct" sans plus passer par une coopérative, se vit "en chef d'entreprise". Il précise qu'il attend aussi que les hommes politiques lui parlent en tant que tel.

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