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Paroles de poilus

le Mercredi 12 Mars 2008 à 16:44
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Paroles de poilus, de Jean-Pierre Guéno, Yves Laplume et Jérôme Pecnard © © France Info Radio France

En 1998, pour le 80ème anniversaire de l'armistice de 1918, Radio France avait sollicité les auditeurs de ses différentes antennes, pour récupérer les lettres envoyées par les poilus à leurs familles. 8.000 lettres et extraits de journaux de guerre étaient parvenus à Radio France, qui avait publié les plus beaux textes dans un livre "Paroles de poilus" (éditions Tallandier), régulièrement réédité depuis. Extraits : Louis Corti, le 29 août 1916 : «Ce matin, on a donné double ration d'eau de vie. Imagine ce que peut être un assaut à l'arme blanche, ces aciers fins et blancs ou bout des fusils tenus par nos mains crispées. Ce combat est ce que l'on peut demander de pire à nos corps faibles, tremblants. On respire un grand coup avant de plonger dans l'inconnu. J'ai peur de l'inconnu, peur de sortir, peur de me battre. Avec une sorte d'inquiétude animale, serrés les uns contre les autres, tous se taisent. Nous sommes cinquante empilés dans ce réduit si serrés que nous ne pouvons faire un mouvement. Nos pieds enfoncés dans la terre se gèlent avec elle. Debout, j'ouvre les yeux et la terrible réalité m'apparaît, nous allons partir à la mort. Nous finissons par marcher dans un demi sommeil, inconsciemment, sans ordres, sans voix et sans pensées, comme des bêtes. Dans cette atmosphère où l'on sent la mort insaisissable, on entend des cris, des ordres venus d'on ne sait où. Le signal du départ vient d'être donné. Les coups de fusils commencent à claquer, et bientôt, un barrage acéré tombe sur nos unités, se sont des cris et des hurlements d'horreur. Des hommes tombent, cassés en deux dans leurs élans, il faut franchir la plaine balayée par les balles, les cadavres aux membres disloqués, la figure noire, horrible. Nous arrivons tout près des Boches et un terrible corps à corps s'engage. Les fusils ne peuvent plus nous servir et c'est à l'aide de nos pelles que nous frappons. On voit un tourbillon d'hommes qu'on ne reconnaît pas, qu'on entend plus. Je saigne du nez et des oreilles, je suis fou, je ne vois même plus le danger, je n'ai plus songe à rien, mon rôle est fini. Je me vois les reins brisés, étouffant, creusant la terre de mes mains, et là, tout près de moi s'élève, monotone, une plainte d'enfant "j'ai mal, maman, mon dieu je vais mourir". Que sont-ils devenus mes camarades ? sont-ils partis ? sont-ils morts ? suis-je le seul vivant dans mon trou ? Devant moi, défile la famille que j'ai laissée au foyer et que peut-être, je ne reverrai plus. Je revois les miens, mon village endormi, mes enfants, et je me dis que tous les rêves que nous avons faits ensemble ne se réaliseront jamais, que je ne les reverrai plus. Et l'angoisse m'étreint profondément.»
Maurice-Antoine Martin-Laval (23 ans), le 22 février 1915 : «Ne crois-tu pas, chère Marie, que tous ces morts quels qu’ils soient doivent aller droit au ciel après de semblables actes d’héroïsme et ne crois-tu pas odieux, honteux, scandaleux, que Messieurs les Députés à la Chambre veuillent refuser ou même discuter l’attribution d’une «croix de guerre » à ces hommes, tous des héros, sous prétexte qu’il faut qu’ils soient cités à l’ordre de l’armée... Pour eux l’ordre du jour de la Division n’est pas suffisant. Ô injustice et ingratitude humaines ! Tandis que vous vous promenez dans les rues ou les lieux de plaisirs de Paris, tandis que, mollement assis dans un bon fauteuil de velours, au coin d’un bon feu, à l’abri de la pluie et scandalisés si un grain de poussière ou une goutte d’eau viennent ternir l’éclat de vos bottines, vous discutez pour savoir si l’absinthe est un poison ou si le mot « bar» est mieux que « débit de boissons » ou « établissement», tandis que loin du danger vous vous demandez d’un air fâché et dédaigneux : « Qu’est-ce qu’ils font donc ? Pourquoi n’avancent-ils pas ? Si j’étais au feu je ferais cela... ». Pendant ce temps, Messieurs les Députés, vos concitoyens français, vos frères, les fantassins dont le nom seul évoque on ne sait pourquoi le mépris le plus grand, les soldats en général sont en train de recommander leur âme à Dieu avant d’accomplir «dans l’ombre», sans rien attendre de la postérité, le plus grand des sacrifices, le sacrifice de leur vie... Et c’est vous qui êtes si prompts à vous décerner mutuellement des décorations plus ou moins méritées par quelque beau discours ou quelque puissant appui, c’est vous, dis-je, qui refusez d’accorder à nos soldats la petite « croix de guerre » si vaillamment méritée ; bien petit dédommagement, en vérité, pour une jambe ou un bras de moins, qu’un petit morceau de métal suspendu à un ruban quelconque, mais ce sera pourtant tout ce qui restera dans quelques années d’ici pour rappeler la conduite sublime de ces malheureux estropiés que le monde regardera d’un œil dédaigneux… »
Franz Blumenfeld (armée allemande), le 14 octobre 1914 : «Ce qui m'oppresse de jour en jour davantage , c'est l'appréhension de l'abrutissement intérieur. Je suis très touché de ce que tu me souhaites une cotte de mailles impénétrable aux balles, mais je n'ai pas la moindre crainte des balles et des obus, je ne redoute que la grande solitude intérieure. J'ai peur de perdre ma foi dans l'humanité, en moi-même, au bien qui existe dans le monde. C'est affreux ! Beaucoup, beaucoup plus dur que d'être exposé à toutes les intempéries, d'avoir à s'occuper soi-même de sa nourriture, de coucher dans une grange ; tout cela est peu de chose ; il m'est beaucoup plus dur de supporter la brutalité des gens entre eux. On souffre certainement en voyant les blessés, les cadavres d'hommes et de chevaux qui gisent de tous côtés; mais cette impression douloureuse n'est de longtemps pas aussi forte ni aussi durable qu'on se le figurait avant la guerre. Cela doit tenir en partie à ce qu'on se rend compte de son impuissance en face de tout cela, mais n'est-ce pas aussi que déjà on commence à devenir indifférent, à s'abrutir ? Comment est-il possible que je souffre davantage de mon propre isolement que de la vue de tant d'autres souffrances ? Peux-tu me comprendre ? Que me sert d'être épargné par les balles et les obus, si je perds mon âme ? »