2045, la fin de l'école ?

Question d'éducation par Emmanuel Davidenkoff vendredi 15 novembre 2013

La frise d'Education Futures commence en 1657, avec
l'invention du premier manuel scolaire par Comenius, naissance de l'éducation
moderne occidentale disent ses auteurs. Elle se clôt en deux temps : fin
des écoles en 2037, passage à l'ère technologique en 2045, quand l'être humain
devient incapable de concevoir son propre futur, dépassé par le potentiel de
calcul des machines et de l'intelligence artificielle. Ce jour là, l'école
devient superflue.

C'est évidemment de la science fiction, mais
quelles sont les étapes qu'imaginent les experts ?

2013. Cette année donc. Progrès
du web sémantique, c'est la capacité via internet de mettre en relation automatiquement
des données, donc des savoirs, à partir de base d'informations universelles et
considérables. Vous pouvez le consulter grâce à vos lunettes  Google Glass qui projettent l'équivalent d'un
écran dans votre champ visuel ou bien interroger internet via le système vocal
Siri. L'école perd sa fonction d'empilement de connaissances
encyclopédiques : elles sont toutes disponibles en temps réel.

Les politiques en tirent des conséquences pour
réformer ?

Oui, dans l'hypothèse
d'Education Futures, qui se situe aux Etats-Unis. Elle imagine en 2015 un
projet Manhattan dédié à l'éducation. Le projet Manhattan c'était ce projet top
secret mené par les américains pendant la deuxième guerre mondiale et qui
permit l'invention de la bombe atomique. Cette fois, l'objectif est de faire
exploser l'école en concevant une éducation entièrement tournée vers le
développement de la créativité et de l'innovation. C'est la fin, écrivent les
auteurs, des temps obscurs de l'éducation moderne. 2017 les technologies d'apprentissage
augmenté sont dans toutes les écoles, 2021 les premiers knowmads arrivent sur
le marché de l''emploi.

Knowmads, qui s'écrit know, comme le savoir en
anglais, ce sont les savants nomades ?

Exactement. Ils n'ont pas été
formés dans la longue tradition issue des lumières et de la révolution
industrielle, celle où on apprend à la fois la soumission et où on entasse les
connaissances. Ceux là sont créatifs, imaginatifs, adaptables, capables de
travailler partout avec tout le monde. 2021 les industries de santé développent
des implants qui permettent de bénéficier 24h sur 24 de la réalité augmentée.
Les parents les plus riches commencent à en doter leurs enfants, c'est l'ère
des cyborgs. Inutile de dire qu'ils deviennent rapidement les premiers de leurs
classes. Dès l'année suivante, une petite fille équatorienne de neuf ans gagne
le prix Nobel de littérature pour un recueil poétique sur la nature de la
condition humaine. Les auteurs de ce jeu prospectif s'amusent à imaginer
qu'elle étonne le monde en écrivant ce texte non pas en espagnol, sa langue
natale, mais en chinois.

L'école ne sert plus à grand-chose si les machines
implantées dans les êtres humains s'occupent de tout.

Et d'ailleurs en 2023, New York
ferme 80% de ses écoles. De toutes façons les parents ne veulent plus y envoyer
leurs enfants. Tous sont en quête de systèmes alternatifs qui leur permettent
de développer non pas leurs savoirs, puisque la technologie a résolu le
problème, mais leurs savoir faire et leurs savoir être. 2025, la puissance de
calcul des machines permet à l'intelligence artificielle de dépasser
l'intelligence humaine dans tous les domaines.2027 la génétique prend le relais
des implants et permet, pour 24.99 dollars de modifier le génome d'un enfant
pour améliorer et ses capacités physiques et ses capacités intellectuelles.

Tout cela est payant. Est-ce qu'on s'assure de
lutter contre les inégalités ?

Pas plus qu'aujourd'hui. Le
modèle d'Educatifs futures parle en 2030 d'inégalités dramatiques entre ceux
qui ont accès à ces technologies et ceux qui n'y ont pas accès, et notamment le
milliard d'être humains qui n'ont pas l'électricité (là on n'est pas dans la
science fiction, en 2012, c'était le cas d'1.2 milliards d'être humains). 2031
Tout devient flou , on ne peut plus distinguer ce qui procède de
l'intelligence humaine voire de l'humain tout court et ce qui procède de la
technologie et de l'intelligence artificielle. 2032, les enseignants qui ont
refusé de se faire programmer génétiquement sont envoyés à la retraite, de
toutes façons ils sont moins performants que leurs élèves.

Il y a donc une résistance...

Oui, mais elle perd la partie.
Les établissements traditionnels qui ont tenté d'interdire la technologie ne
forment plus que des employés faiblement qualifiés. 2035 un robot décide
d'avoir un enfant. Il y parvient en utilisant toutes les connaissances
disponibles en génétique, robotique et nanotechnologies.

Et on arrive au terme du voyage : fin des
écoles...

Et entrée dans une nouvelle
ère. Alors évidemment tout ceci est fictionnel. Mais en même temps chaque étape
s'appuie sur des travaux de recherche ou sur des faits qui eux sont bien réels
et totalement contemporains. C'est surtout une invitation forte à penser
l'éducation autrement, et pas à tenter seulement d'adapter l'innovation à la
tradition, surtout dans un marché scolaire où le privé existe et peut inventer
des solutions radicalement disruptives.

Ce ne serait pas la première
fois de l'histoire que l'innovation gagnerait. Le premier bateau à vapeur mis
en service aux Etats-Unis permettait juste de traverser une rivière. C'était au
début du XIX e siècle. Les compagnies de marine à voile n'ont pas imaginé que
cette technologie les menacerait et permettrait un jour de traverser un océan.
Ensuite elles ont tenté de mixer les deux – voile et vapeur. Mais un siècle
plus tard elles avaient disparu au profit de sociétés qui s'étaient consacrées
à 100% au développement de la vapeur.