Trio pour un coup d'état

Noeud emission temporaire pour le nid source 924849 par Vladimir Fedorovski vendredi 26 juillet 2013

Au milieu du XVIIIe siècle, la situation internationale était
tendue et chacun était à la recherche d'un allié.

La France passant pour la
grande puissance du continent, l'Angleterre mettait tout en œuvre pour la
priver de son hégémonie. L'Empire ottoman, la Suède et la Pologne avaient
trouvé, quant à eux, de solides appuis à Versailles contre la Russie.

La tsarine Anna Ivanovna resta fidèle
à la politique étrangère francophobe de ses conseillers, favorables à la
Prusse, au grand dam de l'ambassadeur La Chétardie. Surveillée et
suspectée de sympathies à l'égard des Français, Élisabeth avait quitté la Cour
et s'était installée à Moscou. Son avenir semblait compromis.

N'ayant pas eu d'enfants, Anna Ivanovna fit venir
auprès d'elle sa nièce, Anna Leopoldovna, et son époux, Antoine-Ulrich, prince
de Brunswick-Lunebourg, puis proclama leur fils Ivan héritier du trône. Le
28 octobre 1740, l'impératrice s'éteignit en laissant la régence à son
amant Biron, " jusqu'à la majorité du tsar Ivan VI ". Le célèbre
historien Klioutchevski résuma ainsi cette époque du règne des Romanov :

"Une page des plus sombres de notre histoire, mais la
tache la plus noire sur cette page sombre fut la tsarine elle-même".

Avec un tsar âgé de deux mois et un régent d'origine
allemande, la Russie était bien mal lotie. Cependant, Biron
ne resta pas longtemps en place. Arrêté le 9 novembre 1740 au matin, il
fut condamné à l'exil perpétuel en Sibérie. Nommée à son tour régente, Anna
Leopoldovna, la mère du petit empereur, ne suscita pas pour autant la sympathie
du peuple, car elle continua de s'appuyer sur le "parti allemand". Elle
était de plus très au fait des "relations suivies" du marquis de
La Chétardie avec la grande-duchesse Élisabeth, et lui manifestait une
hostilité ouverte. La mission du diplomate paraissait désormais bien
hasardeuse. Il devenait urgent d'agir.

Tous les ressorts d'un roman de cape et d'épée, dont
seul le XVIIIe siècle eut le
secret, allaient être réunis dans le complot visant à faire accéder Élisabeth
au trône des tsars : magnétiseur, voyants, nuits enflammées avec la tsarevna, rendez-vous dans les
souterrains. Malgré la surveillance de plus en plus étroite que
la régente faisait peser sur Élisabeth, le peuple et la garde impériale ne
cessaient de manifester leur attachement à la fille préférée de Pierre
le Grand. La princesse restait populaire, car elle cultivait le message
national : elle seule semblait de nature à chasser de Russie la coterie
allemande.

Le principal allié de La Chétardie dans ce qui
ressemblait fort à une conspiration se nommait Lestocq.

Arrivé en Russie sous
Pierre le Grand, au début des années 1700, ce huguenot d'origine
française, guérisseur, chirurgien, magnétiseur et spirite, gagna rapidement la
confiance d'Élisabeth. Aventurier dans l'âme, aimant "les femmes les plus
abandonnées", cet amateur de bons vins avait accumulé tant de dettes aux
jeux de hasard qu'il y avait englouti tous ses revenus.

Lestocq fut certainement le membre le plus actif de
ce groupe qui parvint à convaincre la grande-duchesse de sortir de sa retraite
moscovite. Il avait été chargé d'inciter Élisabeth à s'emparer du pouvoir.
Intelligente mais d'un naturel nonchalant, la tsarevna n'avait aucun goût pour l'intrigue.
Cependant, la méfiance de la régente doublée d'une réduction drastique des
subsides que celle-ci lui allouait emportèrent ses dernières hésitations.

Il fallut d'abord écarter tout soupçon, effacer tout
indice. La Chétardie quitta donc momentanément Saint-Pétersbourg pour
prendre quelque distance avec la Cour. Bravant tous les dangers, Élisabeth
venait le rejoindre en secret à la nuit tombée, dans un bateau, dissimulée sous
d'épaisses fourrures...

Malgré tous ces subterfuges, Anna Leopoldovna eut
vent de ces rencontres enflammées.

Le 22 novembre 1741, elle somma
Élisabeth de renvoyer Lestocq et de cesser toute relation avec le diplomate
français. La fille de Pierre le Grand sut alors montrer toute la force de
son caractère. L'heure était grave.

Après une explication houleuse avec la régente,
Élisabeth accompagna Lestocq à la caserne des régiments de la garde impériale.
Le huguenot, rappelant aux grenadiers de qui la jeune femme tenait sa
légitimité, obtint la complète adhésion des officiers à sa cause. Perspicace,
La Chétardie avait aussi pris ses précautions. L'ambassadeur avait au
préalable distribué de grandes quantités de vin aux militaires russes. La grande-duchesse
promit au surplus de gracier tous les condamnés à mort. Puis elle prit la tête
du cortège et se dirigea en pleine nuit vers le palais de la régente.

Lorsque Élisabeth entra dans la chambre d'Anna
Leopoldovna, elle la trouva en compagnie d'une "tendre amie".

"Il est temps de vous lever, ma petite
sœur 
"

dit-elle en toute simplicité.

Anna obtempéra et se rendit calmement.  Après le succès de ce coup de force qui avait porté Élisabeth au trône,
ses instigateurs furent "royalement" récompensés. Lestocq reçut le
titre de comte et La Chétardie, le cordon de l'ordre de Saint-André ainsi
que la coquette somme d'un million et demi de livres.

L'horizon radieux qu'il avait jusqu'alors connu
s'assombrit. L'impératrice l'évitait désormais et trouvait tous les prétextes
pour ne pas le recevoir. À quoi tenait ce revirement ?

Le marquis avait, semblait-il, négligé deux qualités
proprement russes : la maîtrise des langues et le génie mathématique. Or un
certain Goldbach, mathématicien de talent au service du vice-chancelier du
tsar, était parvenu à déchiffrer les messages diplomatiques de Paris. La
première dépêche secrète interceptée provenait du ministre français des
Affaires étrangères, Amelot. Elle était adressée au comte de Castellane,
ambassadeur de France à Constantinople.

Cette missive affirmait que la France
cherchait à "faire revenir la Russie au néant" et que l'Empire
ottoman devait en profiter pour reprendre l'avantage sur la scène internationale
.

Cette position avait été naturellement portée à la connaissance de
l'impératrice Élisabeth. Quelques mots désobligeants, surtout, allaient être fatals à
l'ambassadeur. S'il consentait à admettre que la tsarine était à son goût, il
ajoutait avec une cruelle et audacieuse franchise :

"Bien qu'elle ait les hanches d'une cuisinière
polonaise..."

L'offense était publique. Élisabeth ne pardonna pas
ces écarts de langage, qui de surcroît faisaient état de leurs relations
intimes. En fait, le marquis ne l'intéressait déjà plus.