L'Art en guerre en France entre 1938 et 1947

Noeud emission temporaire pour le nid source 907 par Jean-Baptiste Urbain jeudi 13 décembre 2012

Comment les artistes ont-ils créé et résisté entre les années 1938 et 1947, en France? L'art comme unique rempart à l'oppression et à l'ignominie, l'art comme seul espoir de survie, c'est ce que l'on ressent en parcourant la nouvelle exposition du Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, L'Art en guerre, France 1938-1974, de Picasso à Dubuffet. Durant l'Occupation nazie et le régime de Vichy, des hommes et des femmes, enfermés dans des camps, des prisons, des asiles ou des hôpitaux psychiatriques, ont survécu grâce à la création, modifiant en profondeur les formes et les contenus de l'art.


Collection Nahmad/DR © Succession Miró © ADAGP, Paris 2012

Joan Miró Femme dans la nuit, 1945 Huile sur toile Collection Nahmad © Collection Nahmad/DR © Succession Miró © ADAGP, Paris 2012

70 ans après la Seconde Guerre mondiale, Le Musée national d'Art moderne de la Ville de Paris réunit pour la première fois plus de 400 œuvres produites durant ces années dramatiques par une centaine d'artistes. Un parcours accessible, à la fois thématique et chronologique, une scénographie espacée et lumineuse en 14 séquences, où le visiteur découvre une création souterraine, riche, souvent émouvante, avec beaucoup de chefs-d'œuvre, réalisés pour certains en matériaux de récupération. La Tête de taureau de Picasso, composée d'une selle et d'un guidon, la petite sculpture de fils de fer tordus, trouvée par Jacques Villeglé dans les ruines de la guerre à Saint-Malo, les personnages minuscules et fragiles de Giacometti, la peinture gestuelle, lyrique, existentialiste, de l'immédiate après-guerre, d'artistes aujourd'hui célèbres, Soulages, Atlan, Hartung, l'art brut de Dubuffet qui fit scandale à l'époque.

Les chefs-d'oeuvre inconnus de Joseph Steib, le manuscrit testament de Charlotte Salomon exterminée à Auschwitz

L'exposition présente aussi des chefs-d'oeuvre inconnus, comme le portrait porcelin et vénéneux d'Hitler réalisé par Joseph Steib, petit fonctionnaire de la mairie de Mulhouse, qui dans sa cuisine rêve du retour à la République. La section qui lui est consacrée dans l'exposition est tout à fait exceptionnelle. La galeriste alsacienne Jeanne Bucher expose en pleine guerre, clandestinement, des artistes dits dégénérés, Kandinsky, Staël, ou Paul Klee, considérés comme dangereux et révolutionnaires, et décriés alors par la critique. Une salle superbe est réservée à Picasso, menacé par la Gestapo : 22 œuvres sont rassemblées, notamment un
bronze monumental réalisé en 43-44, L'Homme au mouton, prêté par
un musée de Philadelphie.


Radio France

Le Conquérant © Joseph Steib Photo © Klaus Stoeber
 Gouache sur papier, Musée d'art juif, Amsterdam, Pays-Bas 
© Collection Jewish Historical
Museum, Amsterdam © Charlotte Salomon
Foundation.

Pour survivre dans les 200 camps d'internement français, comme Gurs ou le camp des Milles, qui comptaient des
dizaines de milliers de réfugiés - républicains espagnols, brigadistes internationaux,
communistes, juifs français et étrangers - le théâtre, la musique, le dessin, restent l'ultime barrière contre le désespoir. L'exposition présente notamment deux pièces très émouvantes, l'œuvre testament de Charlotte Salomon, jeune juive allemande internée en France, et exterminée, enceinte de cinq mois, à son arrivée à Auschwitz, le 10 octobre 1943. Elle dessine des paysages de mots pour raconter au cœur de l'horreur, sa propre histoire familiale. Le résistant communiste Roger Payen, disparu le 12 novembre dernier à 99 ans, emprisonné à la Santé, reconstitue sa cellule de prison dans une boîte d'allumettes.

L'exposition montre aussi le goût officiel de l'époque - le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris s'est ouvert au public en 1942 - avec une vitrine consacrée à Arno Breker, le sculpteur préféré de Hitler qui entrainera avec lui dans un voyage de propagande en Allemagne, des artistes comme Derain et Vlaminck.

Les "Anartistes", une réponse à la violence faite aux corps et aux esprits

L'Art en guerre commence par la reconstitution de l'Exposition internationale surréaliste organisée par André Breton en 1938, sommet du Paris ouvert de l'avant-guerre et vision prémonitoire du cauchemar à venir, le parcours se termine par les œuvres de l'après-guerre, dans une section intitulée, Les Anartistes, terme emprunté à Marcel Duchamp. Elle répond à la violence faite aux corps et aux esprits, elle illustre "la révolte contre tout ordre donné, de et à l'art, dans la lignée de dada, du surréalisme et du lettrisme s'ouvrant à l'horizon d'une poésie "totale". Une autre histoire de l'art occidental commence à s'écrire "dans l'atmosphère de décompression psychique qui électrise la sphère artistique. Cette exposition, souligne le directeur du musée, Fabrice Hergott, nous rappelle que face à tout discours dominant, face à toute "terreur", il existe une alternative".

Laurence Bertrand-Dorléac et Jacqueline Munck sont les commissaires de ce riche rassemblement d'œuvres, pour lequel les recherches ont commencé avec l'historienne de l'art et conservatrice Sophie Krebs, il y a cinq ans.

L'Art en guerre, France 1938-1947, de Picasso à Dubuffet, une exposition du Musée d'Art moderne de la Ville de Paris ouverte jusqu'au 17 février 2013, tous les jours sauf le lundi, de 10h à 18h, nocturne le jeudi de 18h à 22h. L'exposition partira ensuite au musée Guggenheim de Bilbao, du 19 mars au 8 septembre 2013. 

Ecouter le direct du jour "La culture et vous" consacré à cette exposition
 

expo art en guerre - LA CULTURE ET VOUS

Ecouter les commissaires de l'exposition, Laurence Bertrand-Dorléac et Jacqueline Munck 
 

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