Paris XVIe : les cathos deviennent un peu plus sociaux

Paris XVIe : les cathos deviennent un peu plus sociaux

Autrefois, on disait "les orphelins d'Auteuil" et puis le nom a changé. La Fondation des apprentis d'Auteuil est une vieille institution : 140 ans d'histoire de charité catholique dédiée à la jeunesse en difficulté. Concrètement, 13.000 enfants pris en charge chaque année dans des internats, des écoles primaires, des lycées et des formations jusqu'à 21 ans.

La moitié du budget de fonctionnement provient des dons – soit des versements défiscalisés, soit des dons en nature d'objets, livres ou vêtements revendus en deuxième main.

Très réticents à communiquer par crainte de "la caricature" alors que les 200 sites de la Fondation sont loin de ressembler au très chic siège du XVIe arrondissement, les 400 salariés se sont pour la plupart abstenus.

L'un d'entre eux, du siège de la rue La Fontaine, s'est montré particulièrement hésitant à parler. Il a fini par expliquer pourquoi :

"Je ne vote pas mais je ne vous l'ai pas dit. Je compte sur votre discrétion. S'abstenir tranche avec quelque chose de fondamental chez les chrétiens. Une forme de devoir auquel je déroge. Ce serait très mal vu. Je ne parle jamais politique à la Fondation, que ce soit avec les bénévoles ou les salariés."

Pourquoi cet anonyme s'abstient-il depuis qu'il a l'âge de voter alors qu'il est impliqué dans la vie publique via son action dans la vie d'Eglise ?

"Pour moi, l'économique et le politique ont pris le pas sur le philosophique et le spirituel. On a inversé la pyramide et l'ordre des priorités. Ce désordre-là ne m'intéresse pas. Chez moi, les valeurs citoyennes prennent leur source dans les valeurs chrétiennes."

Bénévoles et donateurs se sont montrés plus diserts. Zoom sur trois critères de vote exprimés par ces assidus de l'œuvre d'Eglise.

Voter, mais pas "en tant que chrétien"

Les 400 bénévoles du siège ne sont pas tous impliqués dans l'action pastorale de la Fondation. Il y a bien une messe par jour rue d'Auteuil, mais tous ne sont pas là pour nourrir leur spiritualité. Plutôt par sens citoyen, à les entendre. D'ailleurs, quand on leur demande s'ils votent "en tant que chrétiens", ces catholiques qui ne sont pas tous pratiquants s'étonnent franchement.

Donateur épisodique et voisin du quartier, Jean n'est pas loin d'être scandalisé par la question (et l'intérêt qu'on peut porter à son bulletin de vote) :

"Je ne répondrai pas à ces questions, c'est hors de question. Ce n'est pas la chrétienté qui nourrit la citoyenneté mais la citoyenneté qui nourrit la chrétienté."

Anne-Françoise, elle, fut longtemps "pilier de paroisse" dans sa ville de Meudon (Hauts-de-Seine). Catéchèse, implication tous azimuts... Tout en votant comme son mari, pourtant loin de sa spiritualité, et en refusant de choisir "un parti qui se réclamerait de mes valeurs religieuses", elle explique qu'elle puise cette foi dans une transcendance :

"Si je juge que l'homme vaut le coup de faire quelque chose pour lui, c'est parce qu'il y a quelqu'un de divin qui me pousse à le faire."

Une volonté de "socialiser la droite"

Luc et son épouse sont familiers des lieux mais pas bénévoles. Ex-commissaire aux comptes et femme au foyer, ils donnent "environ 1.000 euros par an à sept ou huit organismes", plus des vêtements "en parfait état" aux Apprentis d'Auteuil – en souvenir d'un jeune parent lointain recueilli par l'institution à la mort de sa mère. Luc vote "centre gauche".

Il explique que ce n'est pas sa foi qui fonde son vote, mais qu'il est "attentif au chemin que prennent les autres chrétiens et applaudit lorsque ces derniers [le] rejoignent".

Car plusieurs visiteurs de la Fondation d'Auteuil, venus là donner de leur temps ou de leur argent, m'ont confié "évoluer".

Sur le papier, des études comme celle de l'Ifop en 2010 montrent pourtant que l'électoral catholique présente une certaine homogénéité : 38% pour l'UMP chez les catholiques pratiquants, contre 17% pour le PS et 12% pour le MoDem. Même tendance à moindre échelle chez les non-pratiquants.

Sur le terrain, pourtant, peu d'électeurs UMP déclarés parmi donateurs et bénévoles de la Fondation d'Auteuill. Mis à part Marie, femme au foyer après des années dans la mode – qui se hérisse qu'on "entretienne les fainéants et les Roumains qui font des allers-retours aux frais du contribuable alors qu'ils ont des maisons avec piscine au pays" –, ceux qui votent à droite se réclament davantage du centre démocrate-chrétien à forte teneur sociale.

Une majorité confie même avoir des difficultés à voter UMP quatre ans après l'arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir. Ainsi, Catherine explique qu'elle a "évolué avec la crise" et qu'elle attend aujourd'hui une offre plus sociale de la part de la droite :

"Je vide l'appartement de ma mère et je donne ce qu'il est possible de donner à la Fondation. C'est la première fois que je fais cela. Je pense qu'il y a quatre ans, j'aurais pris un sac poubelle et tout jeté. J'ai changé. Je ne sais pas pour qui je voterai l'an prochain, mais il faut socialiser la droite." 

 

Une Europe structurante

En neuf reportages pour Carte d'électeur depuis le 6 mai, l'Europe n'a pratiquement jamais surgi en entretien. Seules Catherine et Nathalie, engagées dans l'Amap à Montreuil (Seine-Saint-Denis), soulignaient leur frustration après avoir voté "non" au traité constitutionnel.

Dans le cloître de la Fondation d'Auteuil, l'Europe est omniprésente. Vieil héritage démocrate-chrétien, l'idéal européen est aussi une charnière de la citoyenneté pour les gens de plus 75 ans qui sont devenus électeurs dans l'immédiat après-guerre.

Pour Bernadette, enseignante "dans l'Education nationale publique" à la retraite et donatrice assidue à Auteuil où elle vient aussi prier à l'église, l'Europe est structurante. À un point qui déjoue des clivages :

"Il y a des caricatures de chrétiens et des chrétiens très ouverts. Ça ne veut pas dire que la couleur de mon bulletin de vote sera forcément pour quelqu'un qui prône la Bible même si je la respecte, mais elle sera en fonction d'autre chose. Par exemple la valeur européenne, qui est pour moi quelque chose de capital. C'est pour ça que je fais référence à Robert Schuman mais aussi Jean Monnet, qui n'est pourtant pas du même bord.

Je suis la politique allemande, par exemple, et je regarde ce que chaque parti propose en matière européenne."