Marseille, quartiers Nord : qui voterait pour un Obama ici ?

Marseille, quartiers Nord : qui voterait pour un Obama ici ?

Coralie, Gaya, Mohamed, Saadia et Sonia ne se connaissaient pas tous il y a deux ans quand ils ont commencé à préparer un voyage de (ré)insertion au Mexique. Vingt mille euros de budget pour neuf jeunes suivis par des centres sociaux des "quartiers Nord". L'équipée de printemps les a "transformés". Ils ont davantage envie de prendre la parole. En 2012, au moins quatre d'entre eux iront voter.

Ce périple, chapeauté par l'association d'éducation populaire Pistes solidaires, a été financé par des subventions qu'ils ont sollicitées :

"La preuve que quand on veut on peut."

Gaya, 22 ans : voter, "d'abord une fierté", puis "la déception"

Ils ont reçu leur carte électorale par La Poste à leur majorité. La politique, pour eux, ce sont les émeutes de 2005 et le Kärcher de Nicolas Sarkozy :

Mohamed, 22 ans :

"Ce n'est pas totalement comparable avec Mai 68 mais en 68 aussi, des voitures flambaient, des manifestants s'affrontaient avec les forces de l'ordre. Pourquoi est-ce qu'on dit que Mai 68 était politique mais pas 2005 ?"

Gaya, 22 ans, est né de parents africains ("Ils viennent d'où ils viennent, quelle importance ?") qui ne sont pas naturalisés français. Il est devenu surveillant dans un collège après avoir raté deux fois un BTS "Négociation et recherche client" puis a tenté une année en fac de langues où il s'est surtout "ennuyé".

Lui a déjà voté. C''était "d'abord une fierté" puis ce fut "la déception". Il ne sait pas encore s'il ira en 2012.

Coralie, 21 ans : "C'est toujours le mauvais qui passe"

Cheveux noir jais et regard un brin fuyant, Coralie a 21 ans, elle vit avec ses frères – quand ils sont là. La mère est partie avant que sa fille ne trouve sa voie chez Mc Do. Elle y travaille depuis septembre 2010, 23 heures hebdomadaires pour moins de 800 euros par mois. L'enseigne vient de lui proposer de "passer formatrice", la lumière de son regard change quand elle annonce cela.

La jeune femme chuchote que les hommes politiques "au final, ne servent à rien" :

"Au fond ça revient au même, et puis c'est toujours le mauvais qui passe, alors à quoi bon ?" 

C'est un comportement classique dans ces banlieues populaires, explique Michel Vieworka : 

"Il y a eu une lente distanciation des habitants de ces quartiers (qui ont eux-mêmes beaucoup changé) et du monde politique. Il y a quarante ou cinquante ans, ce genre de quartiers s'appelait les " banlieues rouges ", on votait communiste très souvent, très fortement. C'était des gens qui rencontraient sur le terrain un tissu associatif, il se passait plein de choses et puis ces gens-là sont partis.

Dans ces quartiers, aujourd'hui les populations sont totalement autres que celles d'il y a trente ou quarante ans. C'est vrai qu'il y a très souvent un sentiment d'être abandonné, pas écouté, méprisé."

Mohamed, sans doute le plus politisé des cinq, ne sait pas encore pour qui il votera l'an prochain. Il avait choisi Bayrou au premier tour, en 2007. Après son bac pro, il a passé "une année sabbatique comme la plupart d'entre nous, un cercle vicieux, aussi", avant d'être embauché dans une PME de transport logistique où il est "monté petit à petit".

Trois ans plus tard, ce fils d'une mère au foyer et d'un père maçon en pré-retraite est responsable des plannings. 9,32 euros brut de l'heure "plus les paniers repas", pas mal d'heures de nuit et, dans le viseur, l'idée de passer agent de maîtrise, tant que la boîte appartient à ce chef d'entreprise envers qui on le sent reconnaissant.

Mohamed, 22 ans : Ma cité n'est pas une jungle

Pour lui, parler politique, quand on a 22 ans, c'est avant tout tordre ce "regard biaisé" qui fait de sa cité "une jungle", "un tas de clichés"

Ils pensent que les quartiers sont "plutôt de gauche". Les statistiques leur disent que des voisins votent Front national, ils se demandent "qui ça peut bien être". Saadia prend de la distance avec l'appartenance politique :

"Les partis et les hommes politiques sont malins. La droite va vers les plus aisés, alors la gauche se tourne vers les pauvres parce que les aisés sont déjà pris.

Ils pensent que comme on est dans les quartiers, on ne réfléchit pas mais on a bien compris qu'on était des outils."

Le souvenir que Mohamed garde de son premier scrutin, c'est "une école primaire avec le drapeau de la France à l'entrée du portail".

Mohamed est Français, tout comme Saadia, née ici de parents comoriens. Pourtant, à mesure que le débat sur la citoyenneté s'installe, ils ne parlent plus que de ça : deux mondes étrangers l'un à l'autre, et l'un des deux qui serait plus légitime que l'autre parce que plus blanc.

Sonia, 20 ans : "D'un côté les Français, de l'autre..."

Sonia vit seule avec sa mère, une Algérienne "qui ne comprend vraiment rien à tout ça". En recherche d'emploi à 20 ans après plusieurs BEP pas terminés et quelques rêves évanouis, Sonia s'associe avec ses mots tous simples aux idées des autres parce qu'elle dit qu'elle "ne sait pas parler politique" :

"On a l'impression qu'il y a d'un côté les Français, de l'autre les Noirs et les Arabes. Tout le monde est capable d'applaudir pour Obama mais qui voterait pour un Obama français ici ?"

Saadia vient d'essayer deux première année de droit parce que c'était son "rêve de gosse". Elle s'inquiète d'avoir "perdu deux ans pour rien parce qu'elle visait trop haut".

Sa légitimité de citoyenne, elle la met justement dans ce droit de vote dont elle compte bien faire usage dans un pays où elle a "l'impression qu'ils ne veulent pas d'[eux]"

Leur avenir de citoyen ? Aucun n'en parle, tout juste Saadia souffle-t-elle ceci :

"Qu'ils soient plus à notre écoute, pas seulement quand ils ont besoin de nos voix ! Il faudrait qu'il y ait un déclic. Que les grands, les politiciens croient en nous, et on se mettra peut-être à croire en eux."