Des forains : "Voter ? Ces gens ne s'intéressent pas à nous !"

Carte d'électeur vendredi 12 août 2011

Où aller pour la tournée estivale en 2012 ? Stani Mordon hésite : il affirme qu'en Bretagne ou en Normandie, les municipalités sont de moins en moins nombreuses à accepter qu'il s'installe sur leur commune avec le cirque Alain Fratellini, dont il a repris la direction lorsque son père a songé à jeter l'éponge.

Ce cirque familial à l'ancienne fait encore une trentaine de villes durant l'été, et tourne dix mois sur douze. Mais Stani explique que ce sont souvent de petites municipalités qui donnent leur aval, là où certaines villes plus importantes se font de plus en plus prier. Cancale ou Dinard font encore la sourde oreille par exemple, soit parce qu'elles prennent le même cirque chaque été, soit parce que "les industriels forains y sont mal vus", croit-il savoir.

Son père Angelo, cinquante ans de cirque et le même âge à l'état civil, raccroche justement d'avec une employée de la mairie de Plougastel (Finistère). De longues minutes à patienter sur de la musique au kilomètre, et aucun rendez-vous avec les élus à la clé.

Le cirque Fratellini, dont il a racheté et déposé le nom, se produisait pourtant dans la commune de la côte de granit rose il y a quelques années. Puis le cirque a été prié de s'installer à quatre kilomètres du centre-ville... et enfin de ne plus venir du tout.

80% de rejet dans les mairies

Les Mordon assurent que 80% des villes qu'ils démarchent les éconduisent ainsi. Que c'est de plus en plus difficile de trouver des élus qui, à l'instar de François Rebsamen à Dijon l'an dernier, acceptent qu'ils restent dix jours sur place.

Le nom de l'édile socialiste est familier dans l'enceinte du cirque Alain Fratellini, c'est un élu qu'on aime bien. C'est devenu rare – la défiance envers le personnel politique va plutôt crescendo. 

Angelo ou Stani ne votent pas. Idem pour gendres, beaux-frères et cousins, qui parfois ne font qu'un dans ce cirque de taille moyenne où l'on travaille en famille à une vingtaine, dont seulement une poignée de salariés. Idem, enfin, pour les femmes.

Pourtant, Stani explique qu'ils sont plusieurs à être domiciliés administrativement à Ambarès, près de Bordeaux (Gironde), et que certains se sont déjà inscrits sur les listes électorales. Sans jamais s'y rendre :

"Je ne vois pas pourquoi je m'intéresserais à des gens qui ne s'intéressent pas à moi."

Angelo opine : plus le climat avec les élus locaux se dégrade, plus il lui semble improbable, presque incongru, de glisser un bulletin dans l'urne. Cécilia, l'aînée de ses quatre filles, ignorait d'ailleurs qu'elle avait le droit de vote. Elle attend davantage une carte d'identité – "celle de tous les Français" – ou "des cartes Accor ou Auchan" qu'on lui refuse qu'une carte électorale.

Pas parce qu'elle se désintéresse de la politique ("Je ne suis pas très calée mais les lois qui sont votées m'intéressent car elles nous concernent aussi, même si nous sommes itinérants") mais d'abord parce que leur statut, sous le régime du carnet de circulation forain, est "un casse-tête permanent".

Une humiliation aussi, croit-on deviner à l'écouter parler de cette pièce administrative créée pour offrir aux forains un statut qui se distinguerait du carnet anthropométrique nomade de 1912.

Angelo cite facilement une loi, une circulaire ministérielle qui concerne de près ou de loin l'industrie foraine. En cela, ils parlent beaucoup politique.

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Chloé Leprince Radio France

Se déplacer sous le régime du carnet de circulation est un "casse-tête permanent" pour Angelo. © Radio France/Chloé Leprince

"On nous prend pour des voleurs de poules"

Ils renoncent pour l'instant à assigner devant le juge administratif les municipalités récalcitrantes ("Ce n'est ni notre culture, ni notre intérêt"), mais assurent que de nombreuses irrégularités existent. Exhibent leur dossier administratif pour devancer ceux qui gageraient que le cirque n'est qu'économie parallèle, fraude aux impôts et légèreté comptable :

"On nous prend pour des voleurs de poules... On ne dit pas qu'il n'y a pas de brebis galeuses mais nous sommes en règle."

Eux arguent qu'ils ne réclament rien, ni subventions ni aides pour payer le carburant, principal poste de dépense. Qu'un spectacle moyen, c'est 250 à 300 personnes et qu'à dix euros la place par enfant et 15 par adulte, ça permet de "tenir".

Lorsque la recette est plus faible, il faut bouger plus vite, trouver de nouvelles dates sur le chemin pour nourrir les bêtes (dont trois lionnes qui mangent au moins sept kilos de viande par jour et par tête) et faire vivre la famille.

Avenir en sursis, transmission en péril

Emmanuelle, la fille de Stani, a 3 ans. Il sait déjà qu'il insistera pour qu'elle fasse des études, "même si c'est un crève-cœur d'imaginer qu'elle abandonne le seul métier qu'on sache faire". Car les Mordon s'inquiètent de la pérennité de leur emploi. Et jugent que les politiques n'y sont pas pour rien.

Ils naviguent alors entre le besoin d'être reconnus comme des Français à part entière dans un climat "de plus en plus compliqué, de plus en plus confus", notamment depuis le durcissement de la politique envers les Roms et les gens du voyage. 

Une phrase résonne comme un mantra chez les uns et les autres :

"Nous sommes français sur cinq générations, nous payons nos impôts comme tout le monde."

Stani gage que leur désintérêt pour la politique pourrait évoluer si "eux" prenaient la peine de "connaître un peu mieux le monde du cirque" :

"En 2007, le syndicat des industriels forains avait demandé à être reçu par Ségolène Royal. Elle s'était engagée à revaloriser le cirque en centre-ville. Nous sommes nombreux, circaciens et forains, à avoir des cartes électorales. Nous pourrions peser si l'on nous écoutait."

Royal n'a pas été élue, et les courriers papier ou électroniques envoyés au cabinet de Frédéric Mitterrand au ministère de la Culture sont restés sans réponse. Amertume de Stani qui assure qu'il demandait simplement "s'il existe une législation qui permet aux maires de [leur] interdire de travailler".

Angelo, lui, parle d'une "entrave au droit du travail" mais ne voterait pas pour autant l'an prochain pour faire entendre sa voix. Droite et gauche restent des données un peu vaporeuses, mais ceux qui sont les plus au fait penchent plutôt à gauche.

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Chloé Leprince Radio France

© Radio France Chloé/Leprince

Sédentarité et citoyenneté imbriquées

Dans le giron du chapiteau qui bat pavillons français et britannique ("La première source de touristes dans l'Ouest"), Laurent et Patrick sont les plus sédentarisés. Le premier vit "en dur" seulement deux ou trois mois dans l'année puisqu'il est clown et suit les cirques qui l'emploient.

Mais il a épousé une sédentaire, et passe l'hiver chez ses beaux-parents, d'anciens garagistes du côté de Jarnac. Pour l'anniversaire de la mort de François Mitterrand, il est même allé déposer une rose avec les gens du coin, a aimé voir "d'un peu loin" Jack Lang même s'il n'a jamais voté "pour l'instant".

Patrick, lui, ne vit pas avec la famille Mordon à l'année. C'est leur administrateur pour la tournée du grand Ouest. Fils d'un manouche qui n'avait jamais voté et d'une Bretonne "plutôt conservatrice", il est plus impliqué dans la vie électorale et considère que c'est sa sédentarité qui fait la différence. Même s'il se réclame encore d'une "double culture" à 60 ans révolus.

ll vote à gauche parce qu'une sensibilité de droite lui semblerait jurer avec ses racines foraines. Patrick songe à s'investir dans sa commune du pays de Morlaix (Finistère), notamment pour "faire entendre à la classe politique la parole de ces gens-là".