Le bonheur existe-t-il en économie ?

Le décryptage éco par Vincent Giret jeudi 11 février 2016
écouter l’émission disponible jusqu'au 06/11/2018
Le jeudi 11 février 2016

Une femme de 22 ans nommée ministre du Bonheur : ce n’est pas en France, non, c’était ce mercredi, aux Emirats Arabes Unis. Le Premier ministre s’est justifié en affirmant que "Le bonheur n’était pas seulement un vœu pieux dans son pays, il y aura des plans, des projets et des indicateurs", a-t-il ajouté sur twitter.

 Il n’y a pas qu’en économie que le bonheur soit un sujet sérieux, mais en économie, le bonheur est un champ d’études, une discipline même tout à fait sérieuse, avec nombre d’économistes spécialisés, aux Etats-Unis mais aussi en France, avec par exemple, Claudia Senik, professeur à l’université Paris-Sorbonne et à l’Ecole d’économie de Paris, et qui a publié l’an passé un livre qui a connu un certain succès sur "L’économie du bonheur". Il s’agit d’une discipline née dans les années 70, aux Pays-Bas, où l’on était sans doute un peu plus hédoniste qu’aujourd’hui. A cette époque, les économistes commencent à s’intéresser à la psychologie pour décrypter le comportement des ménages. Puis cette discipline se développe aux Etats-Unis, avec les travaux d’un démographe et d’un économiste américain, Richard Easterlin : il est le premier à avoir posé directement la question de savoir, selon son expression, "Si l’augmentation des revenus de tous permettrait d’augmenter le bonheur de tous", c’est à dire si la forte croissance de l’après-guerre a rendu les gens plus heureux. Vous connaissez la réponse ? Et bien c’est non, entre 1947 et 1970, le bonheur des Américains n’a pas progressé, en dépit d’une très forte croissance…

Mais est-ce que ça se mesure vraiment, le bonheur  ?

C’est la grande question qui occupe ces économistes. L’économie du bonheur, c’est une économie du ressenti. Elle tente de mesurer, même si c’est un peu une gageure, la manière dont nous percevons nos expériences, et la satisfaction que nous retirons de notre participation à la vie économique et sociale. Pour l’économie traditionnelle, ce sont les transactions sur le marché qui renseignent vraiment sur ce que les gens ont voulu faire et ce qui leur plaît. Pour l’économie du bonheur, c’est aussi ces transactions, mais elle complète cette approche, avec des indicateurs qui ne sont plus objectifs, mais subjectifs, qui mesure le ressenti. Les économistes du bonheur vont mesurer des choses qui n’ont pas de prix sur le marché mais qui sont importantes pour la vie collective. Et ça donne des résultats très différents selon les pays.

Un ministre du bonheur, ce n’est pas de l’enfumage ? 

Sans doute, mais je vais rester sur mon champ, celui de l’économie. En tout cas, le premier ministre émirati a raison de dire qu’il existe des indicateurs de bonheur, de satisfaction, pour peu qu’ils soient établis par des économistes sérieux et surtout qu’ils portent sur des périodes assez longues. Et il n’est pas sûr que ce soit le temps ministériel, par définition. Les Emitats arabes unis sont une fédération qui regroupe Abou Dhabi, Dubaï notamment, avec près de dix millions d’habitants, avec un niveau entre celui de l’Italie et de la France, il n’y a pas de chômage ou presque, et un Etat social très fort. Il y a certainement encore beaucoup à faire, mais la jeune ministre du bonheur émirati part déjà avec quelques atouts…