Faut-il avoir peur de la cybersurveillance ?

La philo de l'info vendredi 20 septembre 2013
Faut-il avoir peur de la cybersurveillance ?
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Les scandales liés à la
cybersurveillance se succèdent à un rythme rapide. Cette semaine, l'opérateur
téléphonique belge Belgacom a reconnu que son système informatique avait été
victime d'une "intrusion".

On ignore encore si les données possédées par
Belgacom ont été "hackées" par les services secrets britanniques, américains,
ou par une société privée chinoise, qui ont tous été cités parmi les suspects.

Cette affaire d'espionnage s'inscrit dans un contexte global où les révélations
du lanceur d'alerte Edward Snowden sur les activités de la NSA – techniquement
capable d'intercepter toutes les communications mondiales – ou encore la sortie
brutale de Marissa Mayer, patronne de Yahoo !, contre " le gouvernement
tyrannique " des Etats-Unis, nous habituent progressivement à l'idée que
l'ensemble de nos communications téléphoniques, de nos mails et de nos données
personnelles sont collectées, tant par des sociétés privées comme Google que par
des départements d'Etat.

Posons maintenant la question épineuse : cela pose-t-il
problème ?

L'attitude de la plupart des citoyens
par rapport aux outils de surveillance contemporains repose en général sur le
syllogisme suivant : " Moi, je m'en fiche, je n'ai rien à me reprocher. "
Pourquoi ce syllogisme est-il faux ? Parce qu'il fait comme s'il était question
de morale, alors que l'enjeu porte ici uniquement sur la valeur
concrète des informations, aujourd'hui ou dans le futur.

Donnons des
exemples:

Si quelqu'un se met du jour au lendemain à rechercher compulsivement
des articles en ligne sur le cancer du foie ou sur le sida, c'est probablement
qu'il vient de tomber malade... Voilà une information pour laquelle une
compagnie d'assurances pourrait verser un bon prix. Lorsque votre sœur était
enceinte, elle a fait une amniocentèse et le laboratoire médical lui a envoyé
quelques semaines plus tard l'examen du caryotype de l'embryon par email : très
pratique, et pas complètement dépourvu d'intérêt. Le secret médical, comme
toutes les zones de la vie sociale dont l'accès est en principe protégé, est
aujourd'hui fragile.

Plus généralement, nous sommes en
train de vivre le passage de la "société du spectacle" à la "société de
l'information". Dans les années 1980, c'était la logique du spectacle qui
prévalait. Pour exister, il fallait passer à la télévision. Et pour critiquer la
télévision, il fallait le faire à la télévision, ce qui vous plaçait dans un
cercle vicieux – Pierre Bourdieu en a fait les frais.

Comme le faisait
malicieusement remarquer Guy Debord, si Karl Marx avait publié le Capital
à l'ère du spectacle, il serait passé dans une émission littéraire en fin de
soirée pour expliquer ses thèses, le présentateur l'aurait félicité, aurait
recommandé son livre, et le lendemain tout le monde l'aurait oublié. Le
spectacle était centralisé, conçu et réalisé par quelques sociétés de production
et personnalités célèbres, et destiné à des spectateurs qui, s'ils n'étaient pas
entièrement passifs, s'en trouvaient presque tous exclus. Mais nous n'en sommes
plus là. Nous vivons à l'ère de l'information.

La télévision n'est plus le média
le plus important, c'est Internet et les téléphones portables qui désormais
dominent.

Conséquence, chacun est à la fois récepteur et émetteurd'informations.
L'ère du spectacle engendrait des comportements de consommation moutonniers,
grégaires ; à l'ère de l'information, les entreprises sont capables de cerner de
manière très fine les préférences de chaque individu et de l'orienter vers des
produits et des services adaptés. L'ère du spectacle altérait le fonctionnement
de la démocratie par la propagande et la désinformation ; l'ère de l'information
se nourrit paradoxalement de la vitalité de la conversation démocratique pour
accroître le contrôle.

L'ère de l'information est effrayante, parce que vous ne
pouvez plus vous cacher, que vous n'y avez pas de vie privée.

Mais elle est
aussi stimulante : en effet, il est possible à un individu seul, s'il possède
une information vérifiée et sensible, de déstabiliser une compagnie privée ou un
Etat, fût-ce le plus puissant aumonde – c'est ainsi que Julian Assange ou Edward
Snowden ont considérablement ébranlé le prestige des Etats-Unis. Ainsi, nous
sommes bien confronté à unesorte de nouveau Big Brother – sauf qu'il n'a pas une
seule tête mais plusieurs, et que ses pieds sont d'argile.

Alexandre Lacroix, directeur de la rédaction de Philosophie Magazine.