Dans la Silicon Valley, les investisseurs du net croient-ils en la France ?

Le plus France Info lundi 10 juin 2013
Dans la Silicon Valley, les investisseurs du net croient-ils en la France ?
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C'est presque un paradoxe.
Dans la Silicon Valley, les Français sont très réputés. Pas une grosse boîte
sans un "Frenchy", souvent à des postes haut placés. Les talents sont
là donc, mais pourtant, l'image que dégage la France en terme d'économie est
rétro.

Les investisseurs américains qui ne se sont jamais implantés sur le
marché français y vont à reculons et ceux qui connaissent, savent que la France a
des atouts. Fleur Pellerin s'est donc rendue dans la Silicon Valley la semaine
dernière avec deux objectifs : montrer que la France est un pays ouvert et
répondre à l'incompréhension des Américains concernant l'affaire
Dailymotion/Yahoo!

INFOGRAPHIE >>>
Ici, le portrait de la Silicon Valley

Malentendu

Mais ce n'est jamais la ministre
qui met la discussion sur le tapis. "Orange est propriétaire de
Dailymotion, c'est lui qui a décidé de ne pas conclure le deal avec Yahoo!
". Donc le gouvernement n'a pas à commenter encore et encore cette affaire.
Pourtant les fonds d'investissements qui détiennent des centaines de millions
de dollars, et que Fleur Pellerin veut attirer en France, veulent en parler,
eux. 

A LIRE >>> Dailymotion/Yahoo! Le Far
West contre les irréductibles Gaulois ?

Et le fonds d'investissements
qui n'a pas été le plus tendre durant cette visite se nomme Andreesen Horowitz : "Nous n'avons pas ménagé Fleur
Pellerin pendant notre rendez-vous
", explique Margit Wennmarchers, associée de la société, "nous avons pu avoir une conversation franche, et c'est assez rare avec
les politiques
".

Andreseen Horowitz est une des plus grosses sociétés de capital-investissement et de capital-risque de la Silicon Valley et même des
Etats-Unis. Elle est installée à Menlo Park, dans un complexe où les bureaux
ressemblent à des chalets. Elle gère près de 3 milliards de dollars et a
investi dans les plus belles réussites du Net : Facebook, Twitter, Skype, Airbnb et Groupon (entre autres). Pas besoin de dire qu'elle
connaît l'e-business.

Et ce qui la dérange ? Elle, comme tous les fonds
d'investissements rencontrés en Californie : "Les social issues" en
France. Les 35h, le manque de flexibilité de l'emploi... 

"En France, vous avez
tous les ingrédients pour réussir mais pas la culture, ni la réglementation qui
permet d'entreprendre à grande échelle" (Margit Wennmachers, investisseur)

Fleur Pellerin s'est donc efforcée
de propager la nouvelle politique économique de la France. Est-ce assez ?
"De façon un peu caricaturale, on lui a dit que c'était bien mais pas
assez car la France était très en retard
". Un point de vue qui, d'après
Margit Wennmachers, a laissé les Français autour de la table, sans voix pendant
quelques secondes.

Un petit-déjeuner entre Fleur Pellerin et des investisseurs de la Silicon Valley

Un petit-déjeuner entre Fleur Pellerin et des investisseurs de la Silicon Valley © Radio France Elise Delève

Drapeau rouge

Loin des chalets luxueux de
Menlo Park, d'autres sociétés d'investissements s'interrogent sur la France.
Fleur Pellerin a également déjeuné avec certains d'entre eux. Echanges techniques sur les
changements de la nouvelle politique économique que François Hollande met en
place. Et inévitablement, entre le oatmeal (flocons d'avoine très en vogue en
ce moment) et les croissants, deux noms reviennent : Yahoo! et Dailymotion.

La conversation est lancée par Amelia Morris, du
groupe d'investissements Brandes de San Diego. Brandes détient des actions chez Orange. Pour Amelia Morris, l'échec
des négociations un "drapeau rouge" agité devant les actionnaires
étrangers. Cette affaire, estime-t-elle, "peut freiner certains
investisseurs. En terme de plus-values, cela pourrait aussi avoir un impact sur
l'évolution naturelle du cours de l'économie
". 

"Je veux installer une
relation durable avec les investisseurs qui considèrent peut-être que certains
investissements ne sont pas très sûrs en France" (Fleur Pellerin)

Fleur Pellerin a, une fois de plus, réexpliqué
la situation. Un besoin d'éclaircir les choses nécessaires selon la ministre,
"en discutant je me rends compte que certains pensaient que Dailymotion était une
entreprise publique, d'autres pensaient qu'Orange était 100% public, donc il y
a une explication à donner, mais ce n'est pas symptomatique de la politique
économique du gouvernement
". Il faut donc être pédagogue : "La
politique économique du gouvernement, ce n'est pas de micro-manager les
entreprises dans lesquelles il n'est pas actionnaire direct
". C'est dit. Et redit.

Après le petit-déjeuner,
Amelia Morris confie que cette heure passée à discuter a été bénéfique.
"C'est bien que Fleur Pellerin soit venue expliquer les choses. Comme elle
l'a dit, il y a peut-être eu un malentendu sur cette histoire, que nous n'avons
eu qu'à travers le prisme des médias
".  

Fleur Pellerin aux investisseurs américains sur l'affaire Dailymotion/Yahoo! : "Il y a eu beaucoup de malentendus"  
 

Fleur Pellerin aux investisseurs américains sur l'affaire Dailymotion/Yahoo! : "Il y a eu beaucoup de malentendus"

Culture du risque

En français, Venture Capital
est traduit par "capital à risque", autrement dit, investir est quelque chose qui peut être dangereux. "En anglais", explique David Blumberg, un
investisseur de San Francisco, "venture vient du mot aventure, c'est un terme
positif, comme un challenge
". Magit Wennmachers rejoint l'ancien étudiant
d'Harvard sur ce point : "Les Français ne prennent pas de risques".
Par peur d'échouer ? "Mais justement, l'échec est bénéfique".

Aux Etats-Unis, on connaît
les grandes réussites comme Facebook, Google et Apple. Mais on ne dit pas assez souvent
que beaucoup échouent, et que d'autres réussissent au bout de la troisième société
qu'ils créent, comme Twitter. "L'échec est gage de réussite la seconde
fois
", explique David Blumberg.

L'entrepreneur comme un héros

Aux Etats-Unis, et plus
particulièrement dans la Silicon Valley, l'entrepreneur est un héros. Un héros
et un "mec normal" à la fois. Mark Zuckerberg, le créateur de
Facebook, travaille dans l'open space avec tous ses collègues car il ne veut pas de bureau et porte souvent un pull à capuche.

"Il ne met jamais de
costard
", rit-on ici, "ou peut-être lorsqu'il a rendez-vous avec le
président de la République, et encore
". Car Barack Obama encourage ce
genre de jeunes qui montrent l'exemple d'une Amérique qui se réinvente et qui
change le monde en termes technologiques. "Quand Barack Obama vient dans la
Silicon Valley, il vient voir les entrepreneurs et il se tape dans le dos avec
Mark Zuckerberg et les autres
", sourit Carlos Diaz, un entrepreneur
français installé aux Etats-Unis, et à l'origine du mouvement des Pigeons. "Il
faut que la France fasse de ses entrepreneurs des héros, des gens à qui on a
envie de ressembler
".

"En France, les
entrepreneurs ne sont pas des modèles" (Margit Wennmachers, investisseur)

Une vision partagée par David
Blumberg et Margit Wennmachers. "Je pense que l'affaire Dailymotion va
diminuer l'intérêt des entrepreneurs français à rester dans leur pays
",
estime l'un, pendant que l'autre se met à la place d'un créateur de start-up en
France : "Si tu ne peux pas créer une société, faire de l'argent et la
vendre à qui tu veux, pourquoi essayer de monter quelque chose ?
".

L'associée de la société d'investissements Andreesen Horowitz pousse même plus
loin en mettant en scène l'affaire Dailymotion/Yahoo! : "C'est un désastre
pour les entrepreneurs français, ils ont dû se dire 'bon, je prépare un cv pour
partir ou quoi'"
?

Entretien avec David Blumberg, PDG de Blumberg Capital sur le rôle des investisseurs américains dans les start-up  
 

Entretien avec David Blumberg, PDG de Blumberg Capital sur le rôle des investisseurs américains dans les start-up

Ingénieurs d'excellence

Dans la Silicon Valley, les
Français ont une très bonne réputation. "Ici la qualité des
ingénieurs français est unanimement saluée
", souligne Fleur Pellerin, "les
Américains disent qu'il n'y a pas mieux au monde en algorithmique, en
mathématique. Les Français sont pour eux les plus productifs et les plus
loyaux
".

Des cerveaux qui choisissent
de venir dans la "Vallée", au plus près des géants mondiaux de l'Internet.
Ou qui choisissent de rester en France. Et dans ce cas, si une société
américaine les veut, elle investit malgré les barrières.

"La question n'est pas
"est-il difficile d'investir en France ou de racheter une société
française", mais "est-ce que c'est la meilleure société pour
nous"." (Parker Harris, co-fondateur de Salesforce)

Fin mai, la société
Salesforce, spécialiste de la gestion de la clientèle en ligne, a ouvert un centre de recherches
et de développement à Grenoble. Dix ingénieurs français ont été embauchés. Les
effectifs devraient doubler d'ici un an. Les chercheurs grenoblois vont se
concentrer sur la création d'un moteur de recherche.

Parker Harris, co-fondateur de Salesforce, confie en souriant que l'Isère n'est pas l'endroit
le plus facile pour aller depuis la Californie, mais si c'est à cet endroit que
sont les meilleurs ... "C'est littéralement la guerre pour trouver des
excellents ingénieurs. En venant à Grenoble, on ne cherchait pas à faire des
économies mais on voulait les meilleurs au monde. Il y avait bien des gens en
Californie, dans la Silicon Valley et je ne pensais pas trouver ce qu'il me
fallait dans les montagnes françaises ! Mais c'est pourtant là que j'ai découvert
le personnel le plus talentueux
".

Google, Facebook, déjà en
France

Salesforce, trois milliards
de dollars de chiffre d'affaires en 2012, n'est qu'un exemple des géants
implantés en France. Amazon, Facebook, Google le sont aussi.

Google a crée l'année
dernière à Paris un Institut culturel, sorte de laboratoire de numérisation de la culture. Facebook a un bureau à Paris. Un des sites tendances du
moment Airbnb, qui loue les appartements des particuliers pour les vacances, s'est installé à Paris, il y a quelques mois, où une douzaine de personnes travaillent.

A VOIR >>> Visite des locaux californiens de Facebook, Twitter, Google et Airbnb

Est-ce facile d'investir en
France ? Pour Brian Chesky, co-fondateur d'Airbnb, la question ne se posait pas
comme ça. Paris est l'une des trois villes les plus demandées sur son site. Il
fallait donc s'implanter dans la capitale française. "On investit sur le
site Internet et les produits Airbnb pour faire les traduire en français
".

Et pour se développer, Brian
Chesky a misé sur... les Français, "je pense que si vous êtes une société
américaine, le meilleur moyen de s'implanter est d'avoir des associés français.
Des gens en qui vous avez confiance, qui vous comprennent et qui comprennent
aussi la communauté locale
".

Deux sociétés qui investissent en France
(cliquez sur l'image pour écouter les interviews)

Twitter partenaire du Tour de
France

Twitter a également prévu
d'installer des bureaux à Paris. "C'est en train se de faire" ont
assuré les responsables à Fleur Pellerin. Tout comme ils l'avaient fait à
Bertrand Delanoë, le maire de Paris, lors de sa visite en octobre dernier.
"Pour Twitter, la France est un pays avec un énorme potentiel de développement
et un marché très important
", explique Fleur Pellerin après son entretien.

Une heure de discussions d'où sont nées quelques idées : "Je suis persuadée
que des entreprises comme Twitter ont un effet d'entraînement massif, à la fois
sur toute l'industrie du divertissement, les industries créatives, et je pense
qu'il peut y avoir des partenariats entre Twitter et des grands groupes de
médias, sur le Tour de France ou le Paris fashion show par exemple. Une
nouvelle manière de s'intégrer dans l'écosystème français
".

Ouvert aux étrangers

Dailymotion serait donc une
erreur de parcours. L'histoire d'un deal qui s'est mal passé, et "dont les
négociations auraient dû rester secrètes
", regrette Fleur Pellerin.
D'autres pourtant se passent bien : Venteprivee.com, Deezer, Priceminister,
Criteo, dans toutes ces boîtes françaises, il y a des fonds américains.

La ministre l'a
répété à tous ceux qu'elle a rencontrés dans la Silicon Valley : "Nous, on
est très à l'aise avec le fait qu'il y ait des investisseurs américains pour
faire grandir les entreprises, c'est notre intérêt aussi que les sociétés créent de l'emploi, investissent, aient des technologies reconnues dans le
monde
". Et comme elle aime le rappeler, "40% du CAC est détenu par des
investissements étrangers, on n'est pas en économie fermée
".

Les investisseurs américains
rencontrés restent cependant prudents. Et pragmatiques. Prudents par rapport aux
changements que promet la ministre. Et pragmatiques car leur business, c'est
l'argent. Et si demain, la France sort une nouvelle pépite, ils assurent qu'ils
sauront se rapprocher d'elle. Le patron d'Orange était en tournée dans la
"Vallée" juste après l'échec des négociations avec Yahoo! pour tenter de trouver un nouvel acheteur.

Pour Parker Harris, le
co-fondateur de Salesforce, qui résume assez bien l'esprit de la Silicon Valley
: la question n'est pas "est-il difficile d'investir en France ou de
racheter une société française
", mais "est-ce que c'est la
meilleure société pour nous
". Et si c'est le cas, un investisseur trouvera
toujours le moyen d'y arriver. En France comme ailleurs.

Investissements Silicon Valley

Investissements étrangers en France © Radio France Stéphanie Berlu-Vigné

En savoir plus >>> les investissements américains et
canadiens en France depuis 10 ans
(source : Agence française pour les
investissements internationaux)