Haïti : l'éducation, priorité d'après-séisme

par Cécile Quéguiner mercredi 19 décembre 2012 13:37, mis à jour le mercredi 19 décembre 2012 à 18h19
L'éducation, comme priorité n°1 en Haïti
/ Cécile Quéguiner Radio France

Près de trois ans après le tremblement de terre, Haïti ne jure que par l'école, planche de salut d'un pays où la reconstruction est en panne et la corruption en marche. Mais, le chantier est colossal. Le point sur cette priorité, peut-être la seule sur laquelle s'accordent parents et gouvernants haïtiens.

Le paysage scolaire n'était déjà pas très riant en Haïti. Selon l'Unicef, environ un tiers des enfants de 6 à 11 ans n'allaient pas à l'école, avant le séisme du 12 janvier 2010. Mais le spectacle des quelque 1.500 écoles effondrées et 3.000 endommagées, a terminé de noircir le tableau. Un choc... et un sursaut. Pour se relever de cette énième catastrophe, le pays se doit de tout miser sur l'école. "C'est la seule chose qu'on va pouvoir laisser à nos enfants : une éducation, confie Elsie, quatre enfants. Moi, je suis prête à tout sacrifier, la bouffe, les chaussures. Je me saigne pour ça !

>>> Voir notre diaporama sonore Haïti : trois ans après le séisme, une école pour l'avenir

Selon l'Unicef, 70% des enfants ne commencent l'école qu'à neuf ans

Selon l'Unicef, 70% des enfants ne commencent l'école qu'à neuf ans © Radio France / Cécile Quéguiner

Un plan national pour l'Éducation "gratis"

L'école ? Les parents, mais aussi le pouvoir haïtien, n'ont que ce mot à la bouche. Sept mois après le tremblement de terre, le ministère de l'Éducation publie un Plan pour la refondation du système éducatif haïtien. Michel Martelly, alors encore simple chanteur, commence à faire campagne sur ce thème. Élu président d'Haïti, il en fait la priorité numéro un de son mandat et lance un programme pour l'Éducation gratuite. 

Spot pour l'école gratis diffusé sur les ondes haïtiennes par la radio éducative  
 

Les frais de scolarité réclamés dans le public sont supprimés, et les écoles privées se voient proposer 90 dollars US par an par enfant accueilli gratuitement. 

"Le montant qu'il donne, ça ne va pas. On est obligé de boycotter", affirme pourtant, la directrice d'une petite école privée de Port-au-Prince. Un moindre mal : certains directeurs peu scrupuleux ont empoché l'argent, sans scolariser un enfant de plus. Rien de très surprenant dans ce pays toujours classé parmi les pays les plus corrompus au monde, selon le dernier rapport de Transparency international. Un autre spot de la radio éducative d'ailleurs a été diffusé pour tenter de parer la fraude.

"41.402 enfants sur les bancs de l'école : promesse tenue", dit l'affiche à l'effigie du président Martelly © Radio France / Cécile Quéguiner

Une école publique pour neuf privées

Si ces écoles privées ne jouent pas toutes le jeu, c'est qu'elles échappent à tout contrôle. Toute tentative d'harmonisation paraît donc vaine, quand on sait qu'environ 90% des écoles haïtiennes sont privées. Un phénomène criant à Port-au-Prince : des écoles à chaque coin de rue, avec des panneaux colorés et des Mickey peints dessus, "souvent de simples enseignes, avec des prêtes-noms, s'indigne Josette Bruffaerts-Thomas, où l'on ne s'occupe pas bien des enfants. C'est un vrai business ici"

En outre, si 10% seulement des écoles sont publiques en Haïti, celles-ci accueillent environ 20% des élèves. Les classes sont donc surchargées : il n'est pas rare de compter 80 enfants réunis dans une même salle de cours. 

Elèves en retard et déscolarisation précoce

La physionomie des classes aussi est déséquilibrée. En Haïti, une 4e année fondamentale, soit l'équivalent d'un CE1 ou CE2, peut rassembler des enfants de 8 à 17 ans. Car certains entrent à l'école tard, en préscolaire (la maternelle) à 12 ans. D'autres doublent, triplent, quadruplent, faute de moyens financiers.

"À 15 ans, ma fille est en 7e, alors qu'elle devrait être en 4e"

Fédora, 15 ans (que France Info suit depuis le tremblement de terre de 2010) "est en septième alors qu'elle devrait être trois classes au-dessus, raconte sa mère Elsie, qui vit de ménages à Port-au-Prince. Car parfois, on a un, deux ou trois mois de retard de paiement, et quand votre enfant arrive à l'école, on le renvoie chez lui". Fédora a perdu plusieurs trimestres, et donc années, comme ça. "C'est difficile de faire une classe deux fois. C'est pas cool", dit, résignée, cette rescapée du séisme qui rêve de devenir pédiatre, mais semble douter y arriver un jour. A chaque fois, je dis à mes amis qu'on a un problème technique, un problème de famille. Je ne dis pas que c'est un problème d'argent.

Elsie et trois de ses enfants (Fédora à gauche)

Elsie et trois de ses enfants (Fédora à gauche) © Radio France / Cécile Quéguiner

Pourquoi sa mère, seule avec ses quatre enfants et un salaire de 5 gourdes (quelques centimes d'euros) par jour, a-t-elle donc choisi des écoles privées ? "Parce que les écoles publiques ressemblent à des poulaillers", dit-elle. Elle a donc fait le choix du "meilleur"... pour le pire. Impossible d'assurer la scolarité des quatre : c'est le fils qui est "sacrifié" à une année du bac. Sélectionner parmi ses enfants ceux qui iront et resteront à l'école : un drame banal et quotidien dans les familles haïtiennes. Selon l'Unicef, seuls deux enfants sur dix, entrés en 1ère année du primaire, atteindront la 5e année. Et seuls 2% termineront le secondaire !

Elsie : "L'éducation, ça coûte beaucoup !"  
 

Enseignant, un métier par défaut

A ces classes bigarrées, ces retards accumulés, s'ajoute un dernier travers : le manque de formation des enseignants. "Ici, les professeurs gagnent moins que les chauffeurs de camionnettes", affirme Jean-Claude Bruffaerts, de Haïti Futur. L'enseignement est donc soit un sacerdoce -"on voit des professeurs venir travailler avec parfois plusieurs mois d'arriérés de salaire"-, soit un métier par défaut. Cela signifie que s'y ruent ceux qui ne trouvent pas autre chose, "des gens qui parfois n'ont même pas atteint le niveau de la classe dans laquelle ils enseignent", témoigne Josette Bruffaerts-Thomas. 

Josette et Jean-Claude Bruffaerts, de l'association Haïti Futur

Josette et Jean-Claude Bruffaerts, de l'association Haïti Futur © Radio France / Cécile Quéguiner

C'est pourtant selon l'association Haïti futur, l'enjeu principal : "Les ONG depuis le séisme se préoccupent beaucoup du matériel, on construit des belles écoles, avec de beaux murs. Mais l'essentiel, c'est que les enseignants soient bien traités et bien formés. On peut faire de l'éducation de qualité sous des tentes", clame Josette Bruffaerts-Thomas. 

Josette Bruffaerts-Thomas : "Dans le public et dans le privé, à peine 15% des enseignants sont formés"  

Objectif de cette association : faire avec ces handicaps, pour tenter de redresser le niveau. "Ce n'est pas la peine d'attendre d'avoir des classes à 25 élèves et des professeurs à bac+5", affirme Jean-Claude Bruffaerts, qui distribue avec son épouse des tableaux numériques dans les écoles avec le soutien de la Fondation de France et en partenariat avec le ministère haïtien de l'Éducation.

L'initiative a des airs de gadgets, mais répond à des questions de bon sens. Ce tableau projeté au mur permet d'être vu par tous les élèves, y compris par le 20e rang dans des classes de 70. Et apporte un soutien pédagogique précieux aux professeurs qui ne sauraient pas s'y prendre... Histoire d'offrir enfin à toute une classe d'âge en uniforme et noeuds dans les cheveux, ce que les Haïtiens appellent avec révérence "le pain de l'instruction".