Comme en 1981, la possibilité de l’arrivée de la gauche au pouvoir incite-t-elle les plus riches à quitter le pays ? Selon les spécialistes que nous avons rencontrés, l’expatriation fiscale a commencé bien avant que les sondages ne prédisent l’élection de François Hollande.
Salle des coffres de la Swiss Bank à Bâle © Reuters Arnd Wiegmann
S'installer à l'étranger
pour payer moins d'impôts : on appelle cela l'expatriation fiscale. C'est tout
à fait légal, mais jusqu'à présent, ces départs étaient marginaux. En
2008, cela concernait 0,14 % des contribuables soumis à l'impôt sur la fortune.
Mais d'après certains gestionnaires de patrimoine et avocats fiscalistes, le
phénomène s'accentue depuis quelques mois. Un riche entrepreneur du Sud de
la France qui envisage depuis quelques années de partir en Suisse, confie
que si la gauche arrive, cela accélèrera les choses. Car "François Hollande fera une politique qui va
restreindre les capacités d'entreprendre", explique-t-il. "En Suisse, la fiscalité n'est pas si
avantageuse mais il y a une vraie liberté, la réussite sociale ne suscite pas
la jalousie. En France, quand on a très bien réussi, c'est impossible de
rouler en Bentley ou en Ferrari dans Paris. Il y a toujours une suspicion à l’argent", poursuit-il.
Le phénomène est pour l'instant
difficile à quantifier.
L'avocat helvète Philippe Kénel, l’un des fiscalistes les plus réputés du
pays, est spécialiste de la délocalisation des grandes fortunes. Sa clientèle
française a nettement augmenté depuis le début de l'année. "Rien qu'en janvier, j'ai eu une quinzaine de demandes
de Français voulant s'installer en Suisse au cas où François Hollande serait
élu",
affirme-t-il.
Les chars soviétiques sur les Champs-Elysées
De grandes fortunes françaises effrayées par la l'arrivée de la gauche au pouvoir, cela ressemble évidemment beaucoup à ce qui s'est passé en 1981. Et pourtant, la situation actuelle est très différente, selon Michel Tirouflet, qui dirige un cabinet de gestion de patrimoine. "Je me souviens qu'en mai 1981, certaines grandes fortunes voyaient déjà les chars soviétiques sur les Champs-Elysées. Les choses ont beaucoup changé. Depuis, la gauche et la droite ont été successivement au pouvoir et ont finalement mené des politiques très proches. Nos clients n'ont pas vraiment peur d'une arrivée de la gauche au pouvoir", assure-t-il.
Luc Granger est associé
dans un Familly Office, un de ces cabinets qui s'occupent exclusivement des
placements et du patrimoine de très grosses fortunes (plus de 20 millions
d'euros). Lui non plus ne croit pas que les grandes fortunes françaises se
sentent réellement menacées par l'éventuelle élection d'un président
socialiste.
En revanche, il est persuadé que c'est la fin du bouclier fiscal (qui
plafonnait les impôts à 50 % des revenus) décidée par l'actuel gouvernement qui
a accéléré les expatriations pour raisons fiscales. "Suppression du bouclier fiscal, taxation des plus-values
immobilières : les règles fiscales n'arrêtent pas de changer. L’année dernière,
il y a eu trois lois de finances. Plus vous avez de revenus et de patrimoine et
plus il y a d'incertitudes, il est impossible de savoir combien vous paierez
d'impôts l année prochaine. Ajoutez à cela le contexte de crise, et beaucoup de
nos clients en arrivent à la conclusion que, quelque soit le futur gouvernement,
il augmentera les impôts. Et c'est pour ces raisons qu'on voit de plus en plus
de gens qui veulent quitter la France", affirme le gestionnaire de
fortunes.
Luc Granger constate qu'en quelques années, les millionnaires français ont développé une vraie culture de l'expatriation, avec plus ou moins de réussite. Même quand on est très riche, on peut avoir le mal du pays. D'ailleurs, un tiers des expatriés pour raisons fiscales finissent par revenir en France.

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