A qui appartient la presse quotidienne nationale ?

par Céline Asselot lundi 5 mai 2014 07:07
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EXPLIQUEZ-MOI | La semaine dernière, le tribunal de commerce de Paris a validé le rachat de Libération par l'homme d'affaires Bruno Ledoux. Cet inconnu devient donc le propriétaire de l'un des principaux quotidiens français. Bruno Ledoux est représentatif d'une nouvelle génération de patrons de journaux, qui investissent massivement sans avoir aucune expérience préalable de la presse.

Il a fait fortune dans l'immobilier et se dit prêt à investir 18 millions d'euros pour sauver Libération de la faillite. Bruno Ledoux a aussi beaucoup d'idées pour rénover cette institution française qu'est Libé. Et pourtant, l'homme d'affaires n'avait jamais touché de près ou de loin à la presse. Une situation qui aurait sans doute choqué en Grande-Bretagne ou en Allemagne, mais qui n'a rien d'inhabituel en France. "Dans la plupart des pays du monde, les quotidiens appartiennent à de grands groupes de médias, comme Murdoch ou Springer" indique Patrick Eveno, économiste des médias. "En France, la presse a longtemps été isolée, avant d'être rachetée par de grands patrons étrangers au monde de la presse."

Serge Dassault, Bernard Arnault, Xavier Niel... Ces grands patrons (voir infographie) ont fait fortune dans le luxe, les transports ou encore les nouvelles technologies. Aux Etats-Unis, où la tendance arrive, ce sont les entrepreneurs venus du web qui rachètent les grands titres, comme Newsweek ou le Washington Post.

L'indépendance des journalistes en question

Pour eux, un journal ne sert pas à gagner de l'argent mais plutôt à asseoir une réputation, à élargir un réseau d'influence voire pourquoi pas à servir des ambitions politiques... C'est ce qu'avaient craint par exemple la rédaction de La Provence au moment de son rachat par Bernard Tapie. Car se pose évidemment la question de l'indépendance des journalistes vis-à-vis de leur propriétaire. Comment traiter par exemple des ennuis judiciaires de Serge Dassault dans le Figaro ? peut-on librement évoquer dans l'Equipe les scandales de dopage sur le Tour de France, alors que l'Equipe et le Tour de France appartiennent au même groupe ? Dans la plupart des cas cependant, les journalistes sont particulièrement vigilants à ce que leur liberté ne soit pas remise en cause. La situation occasione même des bras de fer très durs entre la rédaction et le propriétaire sur les questions d'indépendance.

Mécènes, alors, les patrons de presse ? Certains, comme Pierre Bergé, sont effectivement considérés comme des investisseurs convaincus de la nécessité de soutenir la presse et la pluralité de l'information. Mais ces hommes d'affaires qui achètent et revendent à coups de millions les titres de presse ne sont pas forcément les mieux placés pour développer les journaux, pour les sortir de la crise, selon journaliste Jean Stern, auteur d'un livre au titre volontiers provocateur, "Les patrons de presse nationale, tous mauvais" : "Ils manquent de vision et de volonté d'investir durablement. On a de nombreux exemples en Grande-Bretagne ou ailleurs de titres qui ont pu s'en sortir grâce à des investissements massifs en faveur du numérique. Ce n'est pas le cas en France."

Les journaux changent de main de plus en plus souvent, d'autant qu'ils sont beaucoup moins chers qu'avant. Le Nouvel Observateur par exemple vient d'être vendu par son fondateur Claude Perdriel pour 6.5 millions d'euros. Une broutille pour le premier hebdomadaire d'information en France. D'où l'inquiétude des spécialistes : les journaux sont devenus une cible à la portée d'investisseurs qui seraient plus soucieux de leur prestige que de l'avenir de la presse.


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