Jean-Pierre Filiu : "Je crains une poursuite de la campagne terroriste"

par Laetitia de Germon lundi 12 janvier 2015 11:44, mis à jour le lundi 12 janvier 2015 à 12h32
Jean-Pierre Filiu
Jean-Pierre Filiu craint une poursuite de la campagne terroriste © Radio France/Jean-Christophe Francis

Les trois terroristes qui ont perpétré les attaques contre Charlie Hebdo, la policière de Montrouge et l'hypermarché cacher de la porte de Vincennes n'ont pas fait référence au même mouvement djihadiste. Al Qaida au Yemen ou Daech ? Réponse de Jean-Pierre Filiu, historien, spécialiste des réseaux islamistes.

Les frères Kouachi, dans une conversation avec BFM au moment où ils étaient retranchés dans l'imprimerie de Dammartin-en-Goële, se sont revendiqués d'Al Qaida au Yémen. Amedy Coulibaly, lui, dans une vidéo posthume, prête allégeance à Daech. C'est la stratégie de la terreur, analyse Jean-Pierre Filiu, spécialiste du monde arabe, professeur d'histoire à Sciences Po qui avait mis en garde les responsables gouvernementaux.
 
"Cela  fait un an que je mettais en garde contre un 11 septembre européen, qui aurait pu se produire et ce fut malheureusement le cas, dans notre pays ou ailleurs. Par définition, je disais : ce qui est inconcevable ne peut pas être conçu par avance. C’est la capacité de ces réseaux de nous déstabiliser en nous frappant là où nous ne l’attendons pas."
 
La France paye pour des erreurs et des crimes perpétrés par d’autres, estime Jean-Pierre Filiu. Il explique que le réseau des Buttes Chaumont n’aurait pas existé sans l’invasion américaine de l’Irak en 2003, qui a profondément déstabilisé la sécurité du continent européen.
 
"Les filières actuelles opérationnelles n’existeraient pas si des dictateurs en Syrie et au Yémen n’avaient pas décidé de jouer la carte djihadiste pour conserver l’essentiel de leurs pouvoirs."

Jean-Pierre Filiu estime qu'il y a un vrai risque d'attentats dans les pays de la transition démocratique du monde arabe

Le rôle de Boubaker El Hakim

"Très souvent ce que l’on appelle radicalisation est surtout volonté d’émuler des figures symboles telles que Djamel Beghal ou Boubaker El Hakim. Ce dernier est probablement le donneur d’ordres des attentats de Paris et se trouve aujourd’hui en Syrie aux côtés du khalife de la terreur. Il était le héros des frères Kouachi qui n’ont pas pu le rejoindre en Irak."
 
C’est en 2003, au moment de l’invasion américaine de l’Irak, que Boubaker El Hakim s’engage dans la légion arabe et appelle ses amis à le rejoindre pour tuer des américains. Au début, ce n’est pas du tout un islamiste. Il a  d’abord été formé au maniement des explosifs et des armes lourdes par les services de renseignement d’Irak et de Syrie. C’est dans un deuxième temps, qu’il va rejoindre le noyau djihadiste et s’associer avec Al Qaida en Irak. Le réseau est démantelé en 2005, et des condamnations ont lieu en 2008. Après sa libération, Boubaker El Hakim va mener un travail de déstabilisation de la révolution tunisienne avec des assassinats de personnalités en Tunisie.

La signature de Daech

Pour Jean-Pierre Filiu, c’est Daech qui est derrière ces attentats parce que l’un des frères Kouachi est passé d’Al Qaida à Daech.
 
"Je pense qu’il y a aura une revendication officielle, d’ici quelques jours, de la part de Daech."
 
"Il y a des grandes manœuvres au sein de la famille djihadiste. Daech essaie de récupérer le courant historique d’Al Qaida et l’attaque de Charlie Hebdo est essentielle parce que Ben Laden de son vivant avait menacé les auteurs des caricatures", explique Jean-Pierre Filiu.
 
En agissant ainsi, Daech veut faire comprendre au Yémen et ailleurs dans le monde, qu’ils ont accompli les dernières volontés de Ben Laden et qu’il est temps pour les fidèles à Al Qaida de les rejoindre. Un message qui laisse présager d’autres attentats.
 
"Je crains une poursuite de la campagne terroriste sur le continent européen en parallèle à des attentats dans les pays de la transition démocratique du monde arabe."