Bhopal : 30 ans après la catastrophe, le poison tue encore

TEMOIGNAGES par Sébastien Farcis mardi 2 décembre 2014 21:14, mis à jour le mercredi 3 décembre 2014 à 05h00
Cette famille de Bhopal souffre toujours de la catastrophe. Javed, 24 ans, est décédé une semaine après son témoignage
Cette famille de Bhopal souffre toujours de la catastrophe. Javed, 24 ans, est décédé une semaine après son témoignage © Sébastien Farcis/Radio France

Dans la nuit du 2 décembre 1984, un nuage de gaz toxique a asphyxié la ville de Bhopal, en Inde. Cet accident industriel a provoqué plus de décès que les catastrophes nucléaires de Tchernobyl et Fukushima réunies et il reste la référence mondiale la plus meurtrière.

Il y a 30 ans, dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, un gaz mortel s'échappait d’une usine de production de pesticides de la ville de Bhopal, dans le centre de l'Inde. En quelques heures, ce nuage toxique allait tuer des milliers de personnes, asphyxiées dans des conditions horribles. Le bilan n’a jamais précisément établi, des habitants étant décédés dans les années qui ont suivi la catastrophe. Selon les estimations, plus de 22.000 personnes seraient mortes à cause de cette fuite de gaz et 500.000 auraient été blessées.

De l'argent, mais pas de dépollution 

La multinationale américaine Union Carbide, responsable de l’usine a accepté de payer 470 millions de dollars pour indemniser une partie des victimes. Mais aujourd'hui, à Bhopal, le poison continue à tuer. Des femmes intoxiquées à l'époque mettent au monde des enfants handicapés et depuis 30 ans, les habitants aux alentours de l’usine boivent de l'eau toujours polluée par ces pesticides.
Rehana Bee n'avait que 16 ans lors de la catastrophe. En l'espace de 24 heures, elle a perdu ses parents et son frère de trois ans, intoxiqués par le gaz qui venait de s'échapper de l'usine d'Union Carbide, située à quelques centaines de mètres de leur bidonville.

"Réveillez-vous ! Le gaz s'est échappé ! Les voisins criaient et couraient partout. Mais il était trop tard. Le nuage blanc circulait dans la rue. J'ai dit à mes frères de partir et je suis restée avec mes parents. J'ai toussé et vomi toute la nuit. Mes yeux et mon estomac brûlaient, comme si on y avait mis le feu."

Toute une famille malade

Aujourd’hui, Rehana a toujours du mal à respirer, tout comme son mari. Il a dû arrêter de travailler à cause de ce handicap. Deux de leurs enfants sont aussi gravement malades. Javed, lui, est allongé sur un matelas, à même le sol. Son ventre est étrangement gonflé, mais il peine à respirer. Ses poumons ne fonctionnent quasiment plus.

"Mes reins, mes poumons et ma gorge sont malades à cause de l'eau. Je peux à peine manger. Mon corps est mort. Les médecins ont cru que j'avais la tuberculose, mais au bout de huit ans de traitement, ils avouent maintenant qu'ils ignorent ce que j'ai. Ce qui est arrivé il y a 30 ans est horrible. Mais nous, les enfants, nous sommes nés après l'accident. Alors pourquoi devons-nous souffrir ?"

Javed est décédé une semaine après cet entretien. Il n'avait alors que 24 ans. Les associations de victimes estiment que son corps, déjà affaibli par l'héritage génétique transmis par sa mère, a été intoxiqué par l'eau courante de son quartier.

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La deuxième catastrophe

Rachna Dhingra est la coordinatrice du groupe de Bhopal pour l'information et l'action. Et elle nous emmène au bord d'un grand étang. La source de ce qui est appelé ici "la deuxième catastrophe".

"Nous sommes à 400 mètres au nord de l'usine et ici, sur 13 hectares, la compagnie déversait ses déchets toxiques entre 1977 et 1984. Cela a causé la pollution des nappes phréatiques sur une étendue de plus de 2 km dans cette direction, donc l'eau courante pour de 50.000 personnes. Et tout cela continue à se répandre."

L’eau a été testé l’année dernière et selon Rachna Dhingra, "du mercure à haut niveau a été trouvé, des pesticides et toutes sortes d'horribles choses".

"Il y a des buffles qui broutent ici, des gens qui pêchent. Tout cela ne fait que propager la contamination, car ces personnes vont manger la viande du buffle, boire son lait, vendre les poissons au marché. Avant, il y avait des barrières autour de ce marais. Il n'y en a plus."

Les paysans entrent sans problèmes sur le site contaminé de Bhopal pour faire brouter leurs chèvres.
Les paysans entrent sans problèmes sur le site contaminé de Bhopal pour faire brouter leurs chèvres © Sébastien Farcis/Radio France

La compagnie a-t-elle agi pour dépolluer le site ?

Rachna explique les quelques travaux menés deux ans après la catastrophe

"En 1996, tout ce qu'ils ont fait, c'est de mettre une bâche de plastique sur le sol en dessous, et ils l'ont recouverte de boue. Et ils ont dit : ça y est, nous avons nettoyé le site. Et ils sont partis. Aujourd'hui, vous pouvez voir que ce plastique est inutile, il se déchire ici, sur les côtés."

Le gouvernement régional a toujours nié l'existence de cette contamination. Malgré de nombreuses tentatives, ces responsables ont refusé de répondre à France Info. Différentes études ont cependant démontré que des niveaux toxiques de pesticides et de métaux lourds se trouvaient dans l'eau de certains quartiers. La Cour suprême a reconnu ce risque et elle a forcé ces autorités à leur fournir de l'eau non polluée. Les premières maisons l'ont finalement reçue en août dernier.

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Le nettoyage du site, quant à lui, demandera beaucoup plus de temps puisque des dizaines de milliers de tonnes de terre contaminée doivent être traitées. Le processus, cher et compliqué, ne pourrait d’ailleurs pas être réalisé en Inde. En attendant, le poison continue à se propager dans les sous-sols de Bhopal.