Comment les terroristes rentrent en Europe

ENQUÊTE par Elodie Guéguen jeudi 10 mars 2016 20:24

Comment les terroristes rentrent en Europe ?

Le vendredi 11 mars 2016

Les terroristes traversent l'Europe avec des faux passeports. Il existe bien un fichier pour recenser ces documents volés ou perdus, mais il n'est pas toujours consulté par des gardes-frontières débordés et en manque de moyens. A cela s'ajoute une coopération internationale insuffisante.

Saint-Denis, 13 novembre 2015. Trois terroristes se font exploser aux abords du Stade de France. Très vite, la justice française découvre qu’au moins deux des kamikazes sont entrés en Europe en se faisant passer pour des réfugiés syriens. Les djihadistes avaient débarqué sur la petite île grecque de Leros le 3 octobre 2015. Pour berner les gardes-frontières, les terroristes ont utilisé des passeports syriens authentiques sur lesquels figuraient de fausses identités. Ce que l’on appelle de "vrais-faux" passeports.

L’organisation Etat islamique possède un stock de passeports syriens authentiques. Certains ont été récupérés sur des cadavres de soldats de l’armée de Bachar al-Assad. Mais la plupart ont été volés alors qu’ils étaient encore vierges.  

"Quand Daech et Al-Qaïda ont conquis des régions entières, ils sont tombés sur des centres administratifs où il y avait non seulement des passeports vierges, mais également les machines nécessaires à remplir ces vrais-faux papiers."

Alain Rodier, directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement ajoute : "Il suffisait donc de mettre une photo d’un individu, d’inscrire l’identité choisie et le terroriste en puissance avait des papiers plus vrais que nature et pouvait les utiliser et franchir toutes les frontières à sa guise."

Une base de données de vrais-faux passeports

Ces vrais-faux passeports sont difficiles à détecter. Il existe pourtant un outil précieux pour les gardes-frontières : le fichier SLTD, pour "stolen and lost documents". Cette gigantesque base de données recense plus de 45 millions de documents de voyages, essentiellement des passeports, égarés ou dérobés dans 190 pays. Le fichier a été créé par Interpol au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 à New-York. Son objectif : permettre aux autorités de détecter aux frontières des terroristes qui voyageraient avec des documents d’identité volés.

Selon nos informations, l’un des passeports utilisé par un des terroristes du Stade de France était enregistré dans cette base de données. Le kamikaze aurait donc pu se faire repérer si des contrôles poussés avaient été menés. Ce passeport, qui portait la référence "007773937",  faisait partie d’un lot de 1.452 passeports volés par des terroristes en 2013 dans un centre administratif de Raqqa. Cette information était enregistrée dans le fichier SLTD d’Interpol depuis le 16 avril 2015.

Des fichiers rarement consultés

Mais sur les îles grecques, comme dans de nombreux centres d’enregistrement où affluent chaque jour des milliers de réfugiés, les gardes-frontières ne consultent pas systématiquement toutes les bases de données. Ils n’ont pas parfois ni le temps, ni le matériel adéquat. Explications de Fabrice Leggeri, directeur de Frontex, l’agence européenne chargée de surveiller les frontières extérieures de l’Union :

"La première difficulté, c’est la massePour vous donner un exemple, rien qu’au mois de janvier 2016, il y a près de 70.000 personnes qui sont arrivées irrégulièrement en Grèce. Et, là vous n’êtes pas dans un aéroport où vous pouvez faire les contrôles avec toutes les connexions internet, les équipements, etc. Vous êtes dans un lieu de fortune avec des difficultés de connexion, de réseau, où vous devez essayer de faire au mieux."

fabrice Leggeri frontex
Fabrice Leggeri, directeur de Frontex © Radio France/Elodie Guéguen

Des décisions aberrantes

Dans les "hot-spots" sur les îles grecques, les gardes-frontières manqueraient de matériel pour consulter les fichiers de police de l’espace Schengen. Ces équipements coûtent cher, estiment les Grecs. Le comble est que Frontex, qui déploie actuellement quelques 700 agents en Grèce, aurait les moyens de financer ce matériel. Seulement, Frontex n’a pas l’autorisation de l’Union européenne pour procéder à des contrôles poussés sur le territoire grec. Une situation que le patron de l’agence, Fabrice Leggeri, juge aberrante.

"Des déploiements d’équipements ont été demandés par les autorités grecques, une solidarité financière est demandée et j’aurais la ressource budgétaire, le sujet n'est pas là. Malheureusement, je ne vois pas comment l’agence Frontex peut acheter des terminaux du "Système Information Schengen" (SIS) pour les déployer en Grèce, puisque l’agence Frontex n’a pas le droit de consulter le SIS, le fichier consolidé de toutes les polices de Schengen. Cela a été refusé à Frontex par le législateur européen dans la dernière décennie. Voilà donc le genre de décisions prises il y a une dizaine d'années."

Des agents non habilités pour consulter les fichiers de police, des équipements défaillants, le fonctionnement de l’Union européenne montre ses limites en matière de contrôle des frontières.

Difficile de retracer la route des terroristes

L’enquête judiciaire sur les attentats du 13 novembre révèle d’ailleurs une succession d’aberrations. Les policiers français ont notamment cherché à retracer le périple à travers l’Europe des terroristes passés par les routes migratoires. Ils ont eu toutes les peines du monde à obtenir des informations fiables. Par exemple, l’un des suspects était à la fois localisé en Grèce et en Croatie, le même jour, à savoir le 8 octobre 2015.

Des terroristes munis de faux passeports sillonnant l’Europe sans se faire repérer, c’est devenu la hantise de l’Union européenne. Après des années de tergiversations, l’Europe a récemment accepté de tester des contrôles bien plus poussés, des contrôles biométriques à ses frontières extérieures.